MAROC
06/03/2019 09h:34 CET

Les personnes migrantes, enjeu majeur de la visite du pape François au Maroc

L'archevêque de Tanger attend une parole forte en faveur des migrants.

ASSOCIATED PRESS
Le pape François avec des migrants sur l'île de Lampedusa, en Italie, le 8 juillet 2013.

RELIGION - Depuis son élection en 2013, le pape François a vu le monde changer. Bouleversé par les départs en masse vers l’Europe, les guerres en Syrie, Irak, au Yémen, en Afrique, contre les minorités. Son premier voyage hors du Vatican ira dans le sens de ce nouveau monde. Le 8 juillet 2013, il se rend à Lampedusa, au large de la Sicile, pour rendre hommage à tous les migrants qui se sont noyés en tentant de traverser la Méditerranée.

Face à cette situation, il a adapté ses paroles et messages de paix. En témoigne son discours de Noël dernier, dans lequel il plaidait pour les minorités et les réfugiés partout dans le monde, avec une pensée particulière pour l’Afrique, point de départ et d’arrivée de nombre de migrants. Ou encore le 4 février. Alors en voyage officiel aux Emirats arabes unis, le pape François a signé un document “sur la fraternité humaine” avec le Grand Imam d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayeb. Ce texte, entre autres, appelait à “une pleine citoyenneté pour les ‘minorités’ discriminées”. Le sujet, plus que d’actualité au Maroc, sera aussi tout l’enjeu de sa visite.

L’appel de l’archevêque de Tanger

Le pape François marquera son engagement sur la question migratoire avec la visite, lors de sa première journée au Maroc (le 30 mars), du service social Caritas à Rabat. Là-bas, il retrouvera l’archevêque de Tanger pour une rencontre avec les personnes migrantes et ceux qui sont à leur service au sein de Caritas. Témoignage d’un migrant et spectacle réalisé par des jeunes migrants mineurs non accompagnés (MENA) sont au programme. Le moment fort du rendez-vous sera le discours du souverain pontife. Et il est très attendu.

Ce 5 mars, l’église Notre-Dame de Lourdes de Casablanca a accueilli une conférence de presse préparatoire à cette visite. L’archevêque de Tanger, Mgr Santiago Agrelo Martínez, y a clamé ses attentes. “Ma plus grande préoccupation en tant qu’archevêque est celle du respect des droits des migrants. Je m’imagine à leur place, ne pouvant plus regarder en arrière, ne pouvant pas aller de l’avant en rejoignant l’Europe et sans droits, ici. Ce n’est pas vivable”, a affirmé celui qui représente l’Eglise catholique dans la ville devenue le berceau de tous les départs vers l’Europe en si peu de temps, Tanger.

Archidiocèse de Rabat
L'archevêque de Tanger est particulièrement engagé sur la question.

Mgr Santiago Agrelo Martínez a rappelé les terribles refoulements des migrants, l’été dernier, dans “les cités”, dans “les forêts”. Il a aussi évoqué le refoulement à chaud des MENA à Ceuta et Melilla et la possible mise en place d’un accord entre l’Espagne et le Maroc. “Ils veulent autoriser le renvoi des migrants sauvés par le Salvamento Maritimo, les secours espagnols, dans la Méditerranée au Maroc. Sans protection, avocat, sans juge, sans écoute. Ce n’est pas tolérable”.

“Nous avons devant nous une humanité privée des droits fondamentaux sans que nous ayons la possibilité de faire respecter ces droits”, a-t-il ajouté, avant de rappeler au HuffPost Maroc qu’il attend, de la venue du pape, “des paroles fortes et claires sur la situation des migrants et pour les autorités de toutes les nations”.

L’engagement de l’Eglise catholique au Maroc auprès des migrants

Comme l’archevêque de Tanger, toute l’Eglise catholique au Maroc se mobilise en faveur des migrants. Ou plutôt, “les personnes migrantes” comme le souligne Daniel Nourissat, chargé de communication de l’archidiocèse de Rabat. “Parce que ce sont des personnes”, insiste-t-il. L’Eglise a une mission résumée en quatre mots, issus des directives données par le Pape lui-même: “accueillir, protéger, promouvoir et intégrer” (Discours aux participants au Forum International ‘Migrations et paix’, le 21 février 2017).

Elle agit surtout grâce à son réseau Caritas, que le pape va visiter. “On a construit des centres d’accueil (Caritas, ndlr) importants à Tanger, à Rabat et à Casablanca. On en a ouvert récemment à Meknès et Fès et on est également très présents à Oujda, Nador et Marrakech, puisque le royaume fait en sorte qu’ils soient dispersés dans tout le pays pour qu’ils aient plus de chance de trouver du travail”, précise Daniel Nourissat, estimant à 80.000 le nombre de migrants subsahariens présents sur le sol marocain.

La communauté catholique les aide notamment à connaître leurs droits, à aller à l’école, à être soigné, ou obtenir une régularisation. “On apporte aussi une aide psychologique. Vous savez, ceux qui ont échoué 5, 6, 10 fois à aller en Europe en ont besoin”, ajoute le chargé de communication qui se rappelle de ceux qui lui ont demandé d’être bénis avant de prendre le grand large.

Plus de 25.000 personnes migrantes ont déjà été accompagnées par les équipes de Caritas et plus de 9.700 personnes ont été reçues dans les trois centres Caritas de Rabat, Casablanca et Tanger entre le 1er janvier et le 31 décembre 2018. “Malheureusement, on ne peut pas s’occuper de tout le monde. Les personnes les plus vulnérables comme les mineurs migrants non accompagnés, les femmes enceintes, les familles avec des enfants en bas âge sont une priorité”, ajoute Mgr Cristóbal López Romero, archevêque de Rabat.

Face à l’urgence de la situation, un programme structuré d’aide aux migrants avec des actions de santé, de formation professionnelle, de psychologie a été lancé dans tout le pays. En un an à peine, il avait atteint 8.000 migrants. “Nous l’avons terminé mais nous lançons pour 2019-2020 un nouveau programme”, ajoute Mgr Cristóbal López Romero. 

Les autres enjeux de la visite

Les personnes migrantes ne seront pas tout l’objet de la visite. Le hasard fait que la visite du pape François dans un pays musulman a lieu 800 ans après la rencontre entre saint François d’Assise et le sultan Al-Malik, signe de paix entre les deux religions. S’il y a 34 ans Jean-Paul II avait “proclamé la charte de dialogue entre musulmans et catholiques” lors de sa venue au Maroc, le voyage du pape François dans le royaume est également marqué par la volonté de renforcer le dialogue inter-religieux. “Créer la fraternité. C’est universel, c’est sa passion. Le pape aime aller dans ces lieux de frontières où se construisent les choses inédites”, raconte Daniel Nourissat.

“Pour le peuple marocain, cette visite est l’exemple d’une main tendue pour dire ‘nous sommes ouverts à vivre en frères’, ‘nous sommes ouverts à construire avec vous un monde meilleur’”, confie au HuffPost Maroc l’archevêque de Rabat. La messe papale ouverte à tous sera, en ce sens, un moment de communion entre toutes les religions. 

Pour lui, la venue du pape au Maroc sera aussi l’occasion d’un message d’encouragement à l’égard de l’Eglise du Maroc. “De nous dire, allez de l’avant, vous marchez dans le bon sens, ce que vous faites pour le dialogue inter-religieux, pour servir le peuple marocain, c’est bien, continuez. Ne vous inquiétez pas si vous êtes peu, l’important, c’est que vous soyez authentiques”, ajoute Mgr Cristóbal López Romero. Enfin, sa venue montrera que le pape François ne prêche pas que dans des discours ou dans des textes. “Pour l’Eglise universelle, c’est un exemple, un témoignage très concret”.