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13/08/2019 14h:05 CET | Actualisé 13/08/2019 17h:29 CET

Les partis politiques algériens toujours prisonniers dans l’avant “hirak” populaire

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L’image est peut-être plus éloquente que tout discours sur l’état d’un parti politique algérien dans l’après mouvement populaire enclenché le 22 février: le secrétaire général du Rassemblement National Démocratique (RND), Ahmed Ouyahia, est en prison pour de graves accusations de corruption. C’est le cas également de l’ex- Secrétaire général du parti FLN, Djamel Ould Abbès, de Amar Ghoul, président du parti TAJ (rassemblement de l’espoir de l’Algérie) et de Amara Benyounès, président du Mouvement Populaire (MPA).

Les chefs des partis de l’allégeance en prison

Ces partis ont constitué une alliance pour soutenir l’ancien président qui a réclamé un cinquième mandat après être resté au pouvoir pendant plus de vingt ans, une période où l’Algérie a connu une généralisation, inégalée, de la corruption. 

Ce sont des partis qui étaient en permanence au service de n’importe quel président au pouvoir, qui ont justifié les politiques suivies et défendu les choix officiels quels qu’ils soient. Tout comme l’a fait avant eux le vieux parti du pouvoir, le FLN, en tant que façade du pouvoir réel immédiatement après l’indépendance du pays en 1962. 

Ce sont des partis qui se sont créés sur la base de dissidences ou de scission à l’égard de leurs partis d’origine. Le parti de Amara Benyounes, le MPA, est une dissidence du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), le parti TAJ est la chose de Amar Ghoul, le ministre dissident du Mouvement de la société de paix (MSP, frériste). Ces figures politiques ambitieuses, entrées en dissidence à l’égard de leurs partis d’origine relèvent des différentes  familles politiques: des frères musulmans comme du courant démocratique ou nationaliste. Ce dernier courant est représenté dans la liste des pensionnaires de la prison d’El Harrach par Ahmed Ouyahia, entré en dissidence à l’égard de son parti, le FLN, après le refus de la direction de ce parti à l’époque de se soumettre aux injonctions du pouvoir réel. Lequel pouvoir a suscité une dissidence interne et a créé un nouveau parti qui va concurrencer le FLN dans l’allégeance au “pouvoir de fait”, comme on l’a appelé durant cette période.

 

En un dialogue boiteux

Dissidences et conflits, c’est ce qui marque ces partis,  semblables aux “partis des ministres” ou “parti de l’administration”, que l’on connaît à travers plusieurs expériences politiques arabes, dont le Maroc par exemple. Des situations où le “militant” ministre refuse de revenir au parti qui l’a désigné pour le représenter au gouvernement et qui entre en dissidence par la suite pour créer un nouveau parti. Le but étant de  défendre les politiques et les projets du pouvoir dans la proximité duquel il a pris ses habitudes. 

Ces sont des partis politiques qui font l’objet ces derniers jours d’un débat politique dans le pays pour savoir s’ils doivent participer ou non  au “dialogue politique” boiteux qui a été lancé pour aboutir à des solutions et aller aux élections présidentielles dans un délai raisonnable, comme le demande le commandement de l’armée. 

Le but de ce dialogue est de permettre au régime de sortir de la crise dans laquelle ces partis l’ont enfoncée en défendant un cinquième mandat  pour un président malade et impotent. L’idée qui domine actuellement est celle du rejet de la participation de ces partis qui ont mis le pays dans l’impasse en partant du postulat que celui qui est la cause de la crise ne peut être la clé de la solution.

 

Les partis d’opposition loin du Hirak

Bien entendu, quand on parle des partis après le hirak, la situation ne concerne pas seulement les partis de “l’allégeance”, les partis d’opposition sont également concernés. Ces partis ont rallié partiellement le hirak à travers leurs militants, ils ne sont pas derrière l’initiative et ils n’en sont pas les bénéficiaires, du moins jusqu’à présent. Cela concerne bien entendu les partis qui disposent d’un nombre raisonnables de militants. En  Algérie on peut se retrouver en effet face à des partis sans aucune base sociale et dont les seuls adhérents sont les responsables du parti et quelques affidés qui les entourent.

Le parti politique algérien, comme ses semblables dans la région, n’a pas pris l’initiative du mouvement. Il  est resté éloigné et il n’en a pas tiré profit, à l’exception partielle du cas soudanais qui relève d’une situation particulière. 

Au lieu de construire sur le gigantesque élan populaire et en tirer profit en tant que moment politique par excellence, le parti politique algérien, comme ses semblables dans la région, en est resté loin, soucieux seulement de le chevaucher pour monter plus haut.

Les partis politiques d’opposition n’ont pas fait une bonne lecture du mouvement populaire. Ils n’ont pas produit un travail critique sur leurs méthodes de travail, leurs modes de mobilisation et leurs programmes politiques, comme si rien n’était arrivé en Algérie depuis le 22 février.  Ils sont restés avec les mêmes discours et les mêmes méthodes de travail, la seule nouveauté étant la sortie des dirigeants des partis durant les marches hebdomadaires. Mais celle-ci crée une présence médiatique, sans plus. 

Ces partis n’ont pas atteint un niveau d’ouverture suffisant sur ce hirak populaire pour s’engager dans une expérience politique nouvelle à la hauteur du niveau des exigences populaires en cette période sensible de l’histoire du pays.

 

Une stratégie opportuniste

Ces partis se sont contentés, pour la plupart, d’organiser des conférences et des rencontres, de publier des communiqués et de discourir dans des salles fermées y compris pour les dirigeants qui ne savent pas discourir. 

Des discours dont l’écho ne parvient pas aux citoyens algériens qui ont conservé une  attitude réservée à l’égard de ces partis d’opposition. Une position qu’ils ont exprimé au début des marches par un refus de la présence des dirigeants des partis au sein du hirak. 

L’attitude des citoyens a certes un peu changé au sujet  de la présence de certains dirigeants politiques d’opposition dans les marches du hirak, mais  sans que cela n’induit une évolution qualitative, comme l’exige le moment politique qualitatif vécu par l’Algérie depuis le 22 février. 

Cela tient au fait que les dirigeants des partis continuent d’adopter une stratégie opportuniste qui diffère totalement de la stratégie du Hirak populaire en dépit de la faiblesse organisationnelle de ce dernier et de son incapacité à dégager un consensus pour une direction pour le représenter et défendre ses objectifs. 

En résumé, les partis politiques d’opposition veulent profiter de l’absence des partis de l’allégeance déstabilisés pour saisir ce qu’ils croient être leur opportunité historique en allant rapidement aux élections présidentielles - et législatives plus tard- et en ignorant du coup la revendication du changement de régime politique réclamé par le mouvement populaire. 

Ces partis rencontrent ainsi les projets du pouvoir d’aller rapidement à un changement des figures du régimes et non du régime lui-même. Ce sont des partis qui refusent, jusqu’à présent, de prendre la mesure de ce moment historique vécu par l’Algérie pour élaborer une feuille de route unifiée face au pouvoir de fait, au lieu de rester dans les logiques de division actuelle. 

Une attitude que conforte la culture politique dominante chez ces élites politiques d’opposition, laquelle est le produit de la période de l’action politique clandestine et unilatérale ainsi que les scissions avec tous leurs impacts psychologiques et personnels encore toujours vivaces à ce jour entre les personnes et les organisations. Souvent, ces effets sont encore plus présents chez les membres d’une même famille politique, nationaliste, islamiste ou démocrate suivant les catégorisations en cours de la scène politique algérienne. 

Ces partis politiques restent ainsi prisonniers de l’instant d’avant le hirak qu’ils n’ont pas encore dépassé vers l’après hirak. Ils risquent ainsi d’être dépassés par les citoyens algériens qui, dans le fond et dans leur grande majorité, continuent de les considérer comme faisant partie intégrante du système politique officiel qu’ils veulent changer et rompre avec lui. En attendant que cet élan populaire permettent l’émergence des figures jeunes qui l’expriment en tant que moment de rupture dans l’histoire politique de l’Algérie.


Article traduit par le Huffpost Algérie. Le titre et les intertitres sont de la rédaction. Article original paru dans Al Quds Al Arabi