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21/05/2018 12h:15 CET | Actualisé 21/05/2018 12h:15 CET

Les non-dits des élections municipales tunisiennes

Sans trop considérer l’importance des chiffres et sans trop s’attarder sur la rigueur des statistiques, les Tunisiens ont incontestablement, le droit d’être fiers de ce qu’ils ont accompli

Anadolu Agency via Getty Images

Le 6 mai dernier, les Tunisiens ont organisé leurs premières élections municipales démocratiques. La couverture médiatique internationale s’est arrêtée au faible taux de participation et à l’abstention des jeunes. 

Aussi vraies qu’elles soient, ces deux réalités ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt. Elles ne doivent pas minimiser la valeur du nouvel exploit que la deuxième république tunisienne vient de réussir.  

Sans égard à la nature et aux significations des résultats, sur lesquels nous reviendrons, il est indéniable que le succès de l’organisation des élections municipales toujours sous la supervision d’une instance indépendante des deux pouvoirs exécutif et législatif est en soi une nouvelle étape dans la consolidation du processus démocratique en Tunisie. 

Sur le plan politique, le faible taux de participation et l’abstention des jeunes sont certes un signe du désenchantement des Tunisiens face à un processus démocratique qui jusqu’à maintenant n’a pas répondu à leurs attentes économiques et sociales. Cela n’empêche pas que s’il est combiné à la percée remarquable des listes indépendantes, il peut être interprété aussi comme un message de sommation de la part de l’opinion publique tunisienne à destination de toute l’élite politique tunisienne, particulièrement les deux partis de droite au pouvoir qui sont les conservateurs islamistes d’Enahdha et les conservateurs économiques (malgré leur libéralisme politique) de Nida Tounes. 

Ce cri de sommation est manifestement un signe de maturité politique chez une société qui commence à peine à s’habituer à la pratique et au comportement démocratiques. Ce constat se confirme par la percée des indépendants qui ont réussi à rafler 33% des sièges des 350 conseils municipaux. Ce choix intelligent de la part de l’électorat tunisien a mis fin aux tentatives des deux partis dominants de contrôler le débat public et de s’accaparer la vie politique de la Tunisie post-Ben-Ali. 

38% de jeunes et 48% de femmes parmi les élus

Mais la véritable révolution que le nouveau mode de scrutin municipal tunisien a créée réside dans son volet institutionnel. Ce mode a permis une représentativité équitable de tous les segments de la société tunisienne et de toutes ses classes et familles politiques. Les statistiques définitives des élections, sans considérer évidement les procédures de contestations engagées jusqu’à maintenant, le confirment. En plus d’avoir permis aux indépendants de participer librement au scrutin et de changer les modalités de la polarisation politique du pays, ce nouveau code a non seulement rajeuni l’élite gouvernante au niveau local, puisque 38% des membres des conseils municipaux ont moins de 35 ans, mais il a aussi permis aux femmes de gagner presque la moitié de leurs sièges, 48% d’entre eux exactement. Un véritable tremblement de terre politico-institutionnel dans une société patriarcale et à l’intérieur d’une culture (selon les régions) très conservatrice. 

Le nouveau code électoral municipal n’a pas oublié de protéger le droit des personnes handicapées et à besoin spécifiques de participer à la gestion des affaires publiques locales. Toutes les listes qui se présentent à toute élection locale sont obligées par la loi d’avoir au moins une personne de cette catégorie sociale vulnérable. Les élections municipales du 6 mai en Tunisie ont débouché à ce niveau sur un résultat qui n’est pas peu éloquent: 144 membres des conseils municipaux démocratiquement élus seront des personnes handicapées ou à besoins spéciaux dont 15 étaient des têtes de liste.      


La démocratie participative au niveau local

Dans le même registre, il est triste de constater que la plupart des observateurs internationaux ont malheureusement omis de souligner que quelques jours avant l’organisation du scrutin municipal, le parlement tunisien a fini la rédaction et l’adoption du code des collectivités locales. C’est un code qui comprend un peu plus de 350 articles qui viennent parachever en détails les 12 articles du chapitre 7 de la nouvelle Constitution portant sur le pouvoir local. Ce code a été rédigé dans le même esprit progressiste que celui de la Constitution de janvier 2014. C’est une véritable révolution institutionnelle et administrative dans une société traditionnellement très hiérarchisée où le pouvoir était pendant des siècles une prérogative exclusive du centre. Sans aller dans les détails, il s’agit d’un outil institutionnel, administratif et constitutionnel de décentralisation et de démocratie participative qui non seulement permet aux citoyens et à la société civile tunisienne de participer directement à la gouvernance de leurs localités mais qui les dotent en plus de tous les mécanismes nécessaires afin d’exercer un contrôle strict sur la gestion de leurs collectivités locales, contrôle qui peut aller jusqu’à exiger des référendums sur les décisions à prendre pour gérer leurs affaires.     

Sans trop considérer l’importance des chiffres et sans trop s’attarder sur la rigueur des statistiques, les Tunisiens ont incontestablement, le droit d’être fiers de ce qu’ils ont accompli en si peu de temps et avec une étouffante crise économique. Depuis 7 ans et après avoir chassé courageusement du pouvoir un des régimes les plus odieux des temps modernes, ils n’ont cessé de résoudre leur différends politiques par le dialogue et de régler leur conflits par les urnes dans une région où les litiges se règlent souvent par les armes et dans un environnement régional et géopolitique qui, à l’exception de l’Algérie qui a toujours soutenu la Tunisie, est ouvertement hostile à leur expérience démocratique. 

Pour finir, il faut surtout ne pas oublier de saluer le rôle de l’armée tunisienne dans le déclenchement et la consolidation du processus démocratique en Tunisie. C’est une armée républicaine qui mérite le respect de tous les démocrates du monde. Pendant qu’une partie des armées de la région écrasent sauvagement leurs propres populations ou les populations des pays voisins, l’armée tunisienne, pour la troisième fois en moins de 7 ans, a sécurisé les bureaux de vote et a transporté les urnes au centre de tri et de comptage. En agissant ainsi, non seulement elle a contribué à l’organisation des élections mais elle a en plus garanti leur transparence. C’est certainement une première dans le monde arabe. C’est probablement le cas dans tout le tiers-monde aussi.

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