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28/03/2018 11h:43 CET | Actualisé 28/03/2018 11h:43 CET

Les murmures de Jerada, les cris d’Al Hoceima

"Jerada et Al Hoceima sont révélatrices de cette fracture territoriale dont souffre notre pays."

Youssef Boudlal / Reuters

Le Maroc connait depuis des mois la plus grande vague de contestation sociale depuis le Printemps Arabe. Hier Al Hoceima, aujourd’hui Jerada. On aurait tort de croire que ces événements sont indépendants et isolés. Ils représentent un continuum et sont la manifestation d’un mal-être bien plus profond. Aujourd’hui, Jerada murmure sa colère, hier Al Hoceima la criait. La plus grande erreur que l’on puisse commettre est de ne pas écouter ce qu’elles ont à nous dire.

Deux choses doivent être dites au préalable. Premièrement, la violence n’est et ne sera jamais une solution pour résoudre ces conflits sociaux. On ne peut qu’être mal à l’aise lorsqu’on voit ces images de jeunes jetant des pierres sur les policiers. Il faut dénoncer la violence sous toutes ses formes, qu’elle vienne des policiers ou des manifestants. Deuxièmement, il est impossible de fermer les yeux sur ce qui se passe à Jerada comme certains l’ont fait pendant la crise d’Al Hoceima. Si le mouvement contestataire du Hirak jouait sur les pulsions indépendantistes de nos compatriotes rifains et nous donnait ainsi un alibi pour que l’on ferme les yeux sur ce qui se passe, il est impossible de brandir le même argument pour Jerada. La population locale de Jerada ne demande pas l’indépendance. Elle demande de la justice sociale. Elle revendique simplement son droit à se développer.

La région de Jerada est au Maroc ce que le Nord-Pas- de-Calais est à la France: un ancien bassin minier qui concentrait l’activité économique et qui au gré de l’épuisement des ressources minières est devenu une région reculée. Aujourd’hui le fait est que cette région est la traîne économiquement, le chômage y est plus élevé que dans le reste du royaume de près de 5 points. La population semble être livrée à elle-même, désespérée, au point que deux jeunes perdent la vie en essayant de collecter les restes d’une mine déjà morte.

Les tentatives du gouvernement de résoudre les problèmes sociaux de Jerada à coup de politique de dernière minute, tout comme il l’a fait à Al Hoceima, sont révélatrices de cette “politique du sauve qui peut” et du manque de vision à long terme si propre aux partis politiques marocains. Le problème est plus grand et la racine du mal se trouve en profondeur. Jerada et Al Hoceima sont révélatrices de cette fracture territoriale dont souffre notre pays.

C’est comme si la thèse du “Maroc utile VS Maroc inutile” héritée du protectorat était encore inscrite de nos esprits. Aujourd’hui, il y a deux Maroc. D’une part un Maroc ouvert, ambitieux, qui se développe très rapidement; et, d’autre part, un Maroc souffrant, à la traîne, sans opportunités.

Mais cela n’est pas une fatalité. Il est nécessaire que le Maroc lance des projets de développement territorial sur le long terme. Le Maroc sait le faire et l’a déjà fait. Il suffit de penser à la centrale solaire Noor, qui a désenclavé la région de Ouarzazate et qui redonne de l’espoir aux populations locales. Il n’y a rien de plus dangereux pour un pays que de laisser les fractures en son sein perdurer. Zola écrivait déjà dans “Germinal” au sujet de ces miniers livrés à eux-mêmes que “des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons (…) et dont la germination allait bientôt éclater la terre”. Prenons les devants.