MAROC
03/04/2019 18h:00 CET

Les militants de l'arabisation de l'enseignement au Maroc dénoncent "un crime contre la langue arabe"

Ils appellent à une mobilisation populaire contre l'enseignement de certaines matières en français.

Fred de Noyelle via Getty Images

PLAIDOYER - “Nous ne les laisserons pas faire!”. Tous ont défendu bec et ongles l’arabisation de l’enseignement au Maroc, au moment où la Chambre des représentants s’apprête à adopter le projet de loi cadre relatif au système de l’éducation, de l’enseignement, de la formation et de la recherche scientifique. Ce qui dérange ces militants dans le texte législatif réside dans l’alternance autour de laquelle les groupes parlementaires semblent s’être accordés permettant l’enseignement de certaines matières, notamment scientifiques et techniques, en français.

“Nous sommes contre ce putsch! Comment peut-on, aujourd’hui, se mettre d’accord sur une forme d’alternance alors que la question relève d’un fondement et d’un droit inaliénable? Notre langue a construit notre origine, notre identité, notre évolution”, déclare Fouad Abou Ali, président de la Coalition nationale pour la langue arabe dans une conférence de presse que celle-ci a tenue ce mercredi matin à Rabat.

Réunissant plus de 300 associations, cette coalition poursuit ainsi son plaidoyer “Pour une justice linguistique” qu’elle souhaite utiliser comme veto contre ce projet de loi. Des lettres et des appels ont été adressés aux députés et une pétition a été lancée, il y a deux jours, avec des centaines d’intellectuels marocains. Certains d’entre eux, Moulay M’hamed Khalifa, homme politique et ancien ministre, Abdelali Oudghiri, écrivain et lauréat cette année du prix international du roi Fayçal de la langue et de la littérature arabes, ainsi que Abderrahman Benameur, avocat et militant des droits de l’homme, ont été présents à l’occasion.

Tous sont venus annoncer aux représentants des médias, aux politiques et aux citoyens que le Parlement marocain s’apprête ”à commettre un crime”, à “bafouer la constitution”, à “faire de l’école marocaine un transit vers la France”. “Ce n’est pas une histoire de langue, mais celle d’une patrie”, précise Abou Ali.

Un “outrage” envers les citoyens

Pour Khalifa, voter ce projet de loi équivaut à “une trahison” envers les citoyens. “Lorsque nous avons voté pour la constitution, nous avons voté pour les principes qu’elle défend dont ceux reconnus dans son article 5”, dit-il. Dans cet article, il est précisé que l’arabe demeure la langue officielle de l’Etat et que ce dernier doit œuvrer pour sa protection, son développement et la promotion de son utilisation. “Nous avons voté pour que cela soit appliqué. Mais, ici, le parlement n’a pas protégé l’arabe, il la tue!”, fustige le militant politique, qui regrette de constater que cette langue est de plus en plus absente dans les médias nationaux du Maroc et au sein des familles marocaines. “C’est malheureux de voir que certaines familles marocaines doivent disposer d’une traduction du Coran en français pour qu’elles puissent le lire”. 

Le politicien parle d’“un néo-colonialisme linguistique et intellectuel qui s’étend sur l’économique”. Or, insiste-t-il, “la langue est d’abord un véhicule de civilisation” et se doit sur cette base d’être préservée. “Nous ne voulons pas d’une société de faux-guides qui ne maîtrisent aucune langue, mais une société qui maîtrise sa langue arabe”, martèle-t-il.

Même son de cloche auprès de l’écrivain Abdelali Oudghiri qui assimile la position des politiques marocains envers la langue arabe à “un volant dont on change l’emplacement tantôt à droite tantôt à gauche”. “Nous avons traversé 60 ans depuis l’indépendance, mais nous n’avons pu acquérir que notre marocanisation. Dans notre combat pour l’arabe, par contre, nous avons l’impression de n’avoir jamais avancé”, s’indigne-t-il.

Aux yeux de Oudghiri, “la véritable indépendance se trouve dans la langue/identité de la Oumma”. Et d’estimer que sur la question, le Maroc “marche en reculant”, rappelant qu’en 2002, un projet de loi devait instaurer l’Académie Mohammed VI de la langue arabe pour la promotion de la langue arabe en tant que langue officielle du pays. “L’idée s’est éclipsée dans la stratégie nationale et nous nous retrouvons de nouveau face à un combat démocratique et de droits humains”, affirme-t-il. 

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Justice, dernier recours

En 2015, cette même coalition avait ressorti ce projet de l’oubli, pour rappeler au gouvernement ses engagements. “Un appel pour la langue arabe” avait été alors lancé pour remuer le cocotier. Quatre ans plus tard, la coalition n’a pas encore réussi à forcer le changement en faveur de la langue arabe. “Nous sommes dans un combat existentiel”, soutient Oudghiri mettant en garde les partis politiques, surtout le PJD, contre “la colère des citoyens” si leurs droits fondamentaux ne sont pas respectés. 

Toutefois, ces militants ne s’opposent pas, affirment-ils, à l’ouverture sur d’autres langues à condition que cela soit adapté à l’évolution mondiale. Ils insistent sur l’adoption de la langue anglaise et “l’abandon logique du français”. “C’est la langue des sciences et de la technologie. A la Sorbonne, par exemple, 60 à 70% des cours sont donnés en anglais”, assure Khalifa. 

Pour agir concrètement, la coalition prévient qu’elle ne s’arrêtera pas au plaidoyer. “Nous sommes face à une violation de la constitution et à un besoin très urgent d’élaborer une loi pour protéger la langue arabe en tant que moyen de communication. L’Algérie et la Jordanie l’ont fait”, indique Me Benameur. Ce dernier souligne avoir gagné plusieurs procès pour non respect de l’utilisation de la langue arabe par les administrations étant langue officielle. 

Militant des droits de l’homme, cet avocat appelle à une mobilisation pour une nouvelle manche dans ce combat pour l’arabe. “Il faut des actions concrètes, des marches populaires”, plaide-t-il.

La coalition se dit prête à saisir la justice pour non respect de la constitution. Elle appelle les partis de l’opposition à jouer leur rôle en faisant barrage à l’adoption de ce projet de loi. “Nous voulons rester confiant quant à la volonté des groupes parlementaires de refuser cette loi”.