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20/05/2018 12h:24 CET | Actualisé 20/05/2018 12h:26 CET

Les larmes de Saâdia ou la défaillance du système de santé marocain

"Que peuvent bien faire les murs et les instruments sans personnel consciencieux et efficace?"

Jasmin Merdan via Getty Images

SANTÉ - Quand j’ai été invité dans un hôpital de Salé par quelques gynécologues pour réaliser des interventions et un enseignement de chirurgie pelvienne par les voies naturelles, je ne savais pas que j’allais être bloqué dans mon élan et être obligé d’effectuer le service minimum, comme tout le monde, me dira-t-on pour calmer ma colère.

Je connais le pouvoir de nuisance d’un certain nombre de soignants, médecins ou paramédicaux, mais je ne pouvais pas imaginer que l’indécence pouvait atteindre un aussi bas niveau et gâcher la formation d’un certain nombre de personnes désireuses d’apprendre. Et surtout, provoquer sans sourciller les larmes de femmes venues pour se faire opérer mais éconduites à cause d’un dysfonctionnement du système.

C’est que pour pouvoir opérer, tout doit fonctionner: le bloc opératoire, les instruments, les fils et les médicaments, les anesthésistes, médecins et infirmiers, les infirmiers du bloc et enfin les chirurgiens. Sans parler de l’administratif et des agents d’entretien. Une seule chose coince et la machine s’arrête de fonctionner.

Pour organiser le workshop de chirurgie pelvienne, il a fallu avoir les autorisations, donner des rendez-vous à des patientes, trouver des moyens financiers, inviter des jeunes gynécologues, en parler à tous les intervenants et avoir leur adhésion, etc.

Dès le premier jour, j’ai retrouvé les chirurgiens à 8h30, l’organisatrice était là avant 8h, mais on ne pouvait pas démarrer avant 9h45 à cause du retard de l’infirmière anesthésiste, bien qu’elle habite à proximité, m’a-t-on dit. À ce rythme et vu la longueur et la complexité des interventions, on n’a pu en réaliser que deux. À 15h, on nous fait comprendre qu’on ne peut pas commencer une nouvelle opération, l’équipe doit quitter à 16h. J’ai accepté, bien que cela me paraissait abusif.

Le lendemain, je pensais qu’on arriverait à réaliser trois interventions voire quatre si possible, et on a fait en sorte qu’à 13h, deux interventions aient déjà pu être réalisées. C’était sans compter sur la roublardise de quelques-uns qui ont réussi à faire annuler le reste du programme.

Ce passe-passe indécent a fini par me sortir de ma réserve d’invité et d’enseignant. J’ai assisté avec désarroi à l’inefficacité du système de soins occasionné par un seul élément qui refusait de faire son travail. Cœur en pierre et déontologie au placard, on fait de moins en moins attention à nos semblables.

Je me suis mis dans une colère saine rappelant à tous la nécessité de penser à nos pauvres. Qui d’entre nous souhaiterait que Saâdia, qui attend depuis plusieurs jours son intervention et est à jeun depuis le matin, s’entende dire qu’il n’est pas possible de l’opérer et qu’elle doit faire avec ses douleurs jusqu’à une date ultérieure, peut-être après le Ramadan voire les grandes vacances? Ou expliquer à Fatima qui a besoin d’une transfusion avant son opération, qu’on attend toujours le sang qui n’arrive pas à cause de la nonchalance ambiante et qu’il ne sera pas non plus possible de l’opérer, et qu’elle doit saigner et attendre quelques jours encore en invoquant Dieu?

Et justement Dieu, que les musulmans dont j’étais entouré se précipitent de prier les nuits et jeûnent comme Il leur demande le jour, ne savent-ils pas qu’on ne peut adorer Dieu qu’en faisant convenablement son travail? En consacrant la place qui leur a été octroyée pour aider leurs semblables et apporter du baume aux cœurs en souffrance? Il me semble qu’il faudrait une autre façon d’enseigner la foi et la spiritualité, parce que celles que je vois et je palpe me sont absolument étrangères.

En partant de l’hôpital, tout en refusant de rester déjeuner, je revois Saâdia que j’ai examinée le matin et qu’on n’a pas pu opérer, quittant elle aussi cette structure publique, les larmes aux yeux. Je l’ai appelée pour lui expliquer que le report est en dehors de nos capacités et je lui ai promis de trouver les moyens et revenir pour lui faire son intervention dans une clinique privée et ce dans les plus brefs délais.

Les personnes maléfiques qui sévissent dans cet hôpital auraient pu faire un effort pendant les deux jours de formation et je n’aurais certainement rien su, mais elles sont tellement habituées à faire un travail minimal sans être inquiétées, si sûres de leur impunité, qu’elles avancent vers la bêtise et, je l’espère, le questionnement et la tourmente.

Le lendemain de mon départ, on a inauguré un hôpital flambant neuf pour les habitants de Salé, mais que peuvent bien faire les murs et les instruments sans personnel consciencieux et efficace?

Beaucoup de personnes décrient les services rendus dans le secteur public marocain. Et si on commençait à détecter les principales causes pour les traiter, la paix sociale s’en trouverait assurée, croyez-en mon expérience...