17/12/2018 10h:28 CET | Actualisé 17/12/2018 10h:28 CET

Les gilets jaunes et le mythe de la croissance perpétuelle

"Comment croire encore les responsables politiques, alors que c’est ceux-là même qui promettaient croissance et prospérité?"

Jeff J Mitchell via Getty Images

INTERNATIONAL - La France n’est pas étrangère aux manifestations de masse. Néanmoins, le mouvement des gilets jaunes est, sans nul doute, une réussite rarement vue pour une mobilisation organisée hors des sentiers traditionnels de la contestation. La spontanéité du mouvement et la forte hétérogénéité de ses membres induisent indéniablement une très large palette d’aspirations et de revendications sociales et politiques. La théorie économique, bien qu’insuffisante pour expliquer l’ensemble de ces revendications, peut tout de même nous donner quelques clés d’analyse pour comprendre l’émergence de ce mouvement.

Le déclin structurel de la croissance, une nouvelle donne sociale

Dix ans après le marasme financier de 2008, le spectre de la stagnation économique hante encore la France. Malgré les baisses massives d’impôt sur le capital et la flexibilisation du marché du travail entérinées par Emmanuel Macron, la croissance économique reste en berne et le chômage ne se résorbe que marginalement. Le Président de la République, qui incarnait une promesse d’efficacité des politiques économiques, se trouve tragiquement dans une impasse: les recettes libérales traditionnelles semblent aujourd’hui inopérantes.

Sur le champ du débat économique, l’idée d’un déclin structurel de la croissance économique tend à s’imposer. En effet, depuis les années 60, les pays industrialisés ont connu une baisse constante de leur taux de croissance. Les différents gouvernements sont incapables de retrouver des leviers générant une croissance comparable à celle d’après-guerre. En France, la croissance moyenne est passée d’en moyenne 6% dans les années 60 à une moyenne avoisinant 1% actuellement. Cette tendance de fond est décrite par les économistes par la notion de “stagnation séculaire”.

Actuellement, la littérature économique ne permet pas de dégager un consensus clair pour expliquer ce phénomène de stagnation séculaire. Pour certains économistes et notamment Larry Summers, la stagnation séculaire est d’abord due à une faiblesse de la demande, dont les origines peuvent être multiples: montée des inégalités, désendettement des Etats et/ou des ménages, vieillissement de la population. Pour d’autres économistes, il faudrait chercher du côté de l’offre pour comprendre ce phénomène: les révolutions technologiques les plus récentes (numérique, big data, biotechnologie…) n’entraînent pas de gains de productivité similaire à ceux induits par les révolutions technologiques passées, et grèvent ainsi un des principaux vecteurs de croissance.

Ce phénomène de stagnation séculaire a une incidence forte sur les sociétés occidentales. Il vient rompre avec l’illusion d’une croissance perpétuelle, promesse originelle du capitalisme. C’est ce sentiment de trahison qui explique en partie l’émergence du mouvement des gilets jaunes et sa défiance envers la parole politique. Comment croire encore les responsables politiques, alors que c’est ceux-là même qui promettaient croissance et prospérité?

Les biens et services positionnels, source de compétition sociale et de frustration collective

Les gilets jaunes expriment également un sentiment de frustration dû à la difficulté de vivre décemment. Sur ce point, la théorie de Fred Hirsch sur les limites sociales de la croissance nous offre un angle incroyablement pertinent pour comprendre ce sentiment.

Pour Fred Hirsch, l’économie est schématiquement divisée en deux grands ensembles: l’économie des biens matériels et celui des biens positionnels. Le premier ensemble comprend les biens et services de première nécessité dont les prix n’ont cessé de baisser grâce aux gains de productivité, permettant progressivement à tout le monde d’y avoir accès. Mais, au fur et à mesure que l’accès à ces biens et services se généralise, la demande d’autres biens s’affirme et progresse plus vivement: les biens positionnels. Ces biens se caractérisent principalement par leur rareté: seule une poignée de personnes peuvent y accéder quels que soient la croissance économique ou le progrès technique. Il n’est, par exemple, pas possible que tout le monde ait une maison individuelle avec jardin: il y a une limite physique à l’espace disponible.

Un autre exemple de bien positionnel peut être pris avec les emplois qualifiés. Il y a aujourd’hui de plus en plus de diplômés de l’enseignement supérieur mais le nombre d’emplois qualifiés pour les satisfaire ne croît pas de manière proportionnelle, voire décroît. Dès lors, une compétition importante se met en place pour obtenir des emplois qualifiés. Les familles des classes moyennes et populaires investissent massivement dans l’éducation sans qu’il y ait d’assurance que leur enfant pourra obtenir un emploi qualifié.

Dès lors, s’engage une véritable compétition pour la possession de ces biens et services dits positionnels. Cette course ne peut être que source d’angoisses et de frustrations, car la jouissance de ces biens et services ne se fait qu’au détriment d’autrui. Les interactions économiques s’orientent vers un jeu à somme nulle alors que le capitalisme était considéré traditionnellement comme  un jeu à somme positive.

Même si les revendications des gilets jaunes ne peuvent être résumées à leurs aspects économiques, c’est à la lumière de ces mécanismes qu’il faudrait appréhender leur colère et entendre leurs doléances. Sans quoi, les réponses apportées ne feront qu’alimenter la défiance de ce mouvement envers le pouvoir politique.