ALGÉRIE
21/05/2019 17h:34 CET

Les étudiants bluffent les forces de l'ordre et marchent vers le Palais du gouvernement

Ramzi Boudina / Reuters

Les étudiants ont surpris un dispositif sécuritaire énorme à Alger. Une nouvelle fois. Aujourd’hui, 13e mardi de manifestation, ils ont délaissé la Grande-Poste, hermétiquement quadrillée. Ils n’ont pas tenté de rejoindre, comme ils ont réussi à le faire mardi dernier, le siège de l’assemblée populaire nationale (APN). Pour la première fois depuis le 22 février dernier, les étudiants se sont rendus au Palais du Gouvernement pour dire, haut et fort, leur rejet des prochaines élections présidentielles. 

Après avoir brisé tous les cordons des forces anti-émeutes installés aux avenues Pasteur et Docteur Saadane, ils ont assiégé cette institution, résistants à une violente répression policière. Gaz lacrymogène, coup de bâton, bousculade et pas moins de 20 interpellations.

Les étudiants ont commencé à se rassembler devant la Faculté centrale. Ils avaient entamé leur marche quelques minutes plus tard en empruntant, par centaines, la rue Abdelkrim Khattabi. En face, des fourgons de la police qui encerclaient la Grande-Poste. Des longs cordons dissuadaient les manifestants de poursuivre leur trajectoire en direction de cet édifice, lieu de rassemblement incontournable depuis le début du mouvement populaire.

Les étudiants se sont tournés vers la rue Pasteur. Scandant les habituels “Makanch intikhabat, yal 3issabat” et “Bled Bladna, Ndirou Raïna”, ils ont commencé à scander leur détermination à ne pas cesser ce mouvement de protestation. “9olou lesseraqin, maranach habsin” (Dîtes aux voleurs que nous nous arrêterons pas), entonnaient-ils. Prémonitoire ?

Le cordon des forces anti-émeutes était installé comme à l’accoutumée, à quelques mètres du Tunnel des Facultés, de manière à pousser les étudiants à revenir vers la rue Didouche via la rue du 19 mai 1956. Ces derniers, toutefois, avaient autre chose en tête, que de se conformer au circuit habituel. Ils s’arrêtent, cette fois-ci, en sens inverse et forcent, subitement, un léger cordon bloquant les accès à la rue Docteur Saadane. 

Dépassés, les policiers lâchent prise et se laissent faire. Les étudiants, euphoriques, scandent “Djazair, Hourra, Democratiya”. En face de la division de police, un cordon, surpris, se prépare toujours. Certains serrent leur casque tandis que d’autres se mettent en position. Les étudiants, eux, se rassemblent peu à peu avec l’arrivée de leurs camarades de la rue 19 mai 1956.

Le cordon finit à peine de s’organiser que les étudiants le prennent de court et le forcent. Les policiers anti-émeutes ne résistent pas et se mettent à courir pour rattraper les manifestants, qui déchaînés, scandent “makanch el intikhabat, yal 3issabat” tout en courant, drapeaux flottants dans l’air. Plus haut, des officiers somment leurs éléments de fermer les escaliers menant vers le Palais du gouvernement tandis que d’autres se pressent de former un autre cordon pour bloquer la montée des étudiants.

Peine perdue. La marée emporte tout sur son passage. Arrivés à hauteur de la salle de spectacle Ibn Khaldoun, les étudiants, arborent le signe de la victoire, ralentissent le pas et s’arrêtent quelques secondes face au cordon. Ils le brisent subitement mais, cette fois-ci, les policiers se montrent menaçants.

Levant leurs bâtons en l’air, ils somment les étudiants de s’arrêter. “Arrêtes-toi”, crie un officier à une étudiante. Les quelques étudiants qui ont réussi à franchir le cordon font demi-tour.“Silmiya, Silmiya”, scandent, derrière, leurs camarades.

Déterminés à se rendre au Palais du Gouvernement, les étudiants profitent encore d’un autre moment d’inattention pour passer outre ce cordon. Les forces de l’ordre tentent vainement de bloquer l’avancée des étudiants. Certains trébuchent, puis des policiers qui, tentant de s’interposer avec leurs boucliers, tombent à leur tour, emportés par la foule en mouvement. “Matedrebch”, crie-t-on aux policiers qui agitaient leurs bâtons. 

“Gouvernement, dégage”

La marche des étudiants s’arrête tout près de l’entrée principale du Palais du gouvernement. Un cordon renforcé, soutenu par des fourgons, dissuade les manifestants de poursuivre leur chemin. Celui-ci, quelques minutes plus tard, se met à repousser, pas à pas, les protestataires pour les obliger à redescendre. Un étudiant perd connaissance. Des secouristes s’approchent mais le cordon ne suspend pas son avancée. “Pouvoir assassin”, scandent ses camarades. “Descendez, la Protection civile s’en occupera”, leur crie un officier de police.

Les étudiants refusent d’obtempérer et restent mobilisés aux abords du Palais du gouvernement. Ils résistent aux nombreuses tentatives des policiers de les repousser. Les premières lignes s’assoient par-terre tandis que, derrière, on crie “Ya hna ya ntouma, dégage ya houkouma” ou “Hnaya Toulab, machi irhab” (Ce sera vous ou nous, gouvernement dégage). 

Des policiers essaient de convaincre les étudiants assis de se lever et somment d’autres de libérer le trottoir. Les manifestants refusent. Un responsable ordonne à ses éléments d’avancer quand même. Des cris fusent. “Ya Haggar”, crie-t-on. Des étudiants s’interposent, provoquant, avec les policiers, une bousculade. Puis, les esprits ne se calment. Pour quelques minutes seulement.

Ce va-et-vient dure trois quarts-d’heure. Malgré des jets de gaz lacrymogène et plusieurs atteintes physiques, les étudiants refusent de rebrousser chemin. “Un policier m’a étranglé. Quel lâche”, dénonce une étudiante, en pleurs.

Des interpellations ont eu lieu. Des étudiants se résignent à revenir sur leurs pas quand leurs camarades leurs apprennent “qu’ils ont arrêté quelques-uns d’entre eux”. Furieux, ils rejoignent à nouveau les premières lignes pour tenter de repousser le cordon. 

Redescendant par la rue Docteur Saadane, les protestataires ne manquent pas de faire une halte devant les escaliers du Palais du Gouvernement, où plusieurs  cordons étaient installés. “Matzidch 3liha, chahriya teddiha”, scandaient-ils, narguant les policiers, impassibles. 

 

La procession reprend vers la Grande-Poste, via l’avenue Pasteur. Les étudiants ont également marché à Audin avant de se disperser dans le calme.