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26/08/2019 09h:40 CET | Actualisé 26/08/2019 09h:40 CET

Les défis qui attendent les Algériens à la prochaine rentrée sociale

RYAD KRAMDI via Getty Images

Quel bilan peut-on faire de cette révolution pacifique avec laquelle les Algériens ont surpris le monde et se sont surpris eux-mêmes le 22 février 2019? Peu de résultats tangibles au plan politique si l’on excepte le fait d’avoir fait avorter le projet de l’ancien président de faire un cinquième mandat après 20 ans de pouvoir.

 

L’Algérien optimiste y ajoutera cependant la campagne contre la corruption qui a touché des personnalités politiques connues, lesquelles n’auraient jamais été arrêtées sans la pression populaire exercée par cette révolution pacifique sur le régime politique dans son ensemble. Le régime a été contraint de sacrifier ces figures corrompues comme un gage qu’il accompagne les revendications populaires en faveur du changement. 

 

Un regard sur soi qui change

Mais ce que cette révolution pacifique a apporté de plus important aux Algériens est le changement qui s’est opéré en eux-mêmes, en tant qu’individus et société. Un changement de regard sur eux-mêmes, dans leurs relations et dans leur rapport au pouvoir politique. Un changement que l’on peut observer à travers l’évolution qualitative durant les 27 marches organisées depuis le début de cette révolution pacifique.  Une révolution qui a débuté de manière modeste au plan de l’organisation et où l’expression orale était dominante; et avec une certaine peur illustrée par une présence populaire moins forte lors de la première marche comparativement à celles qui viendront par la suite. Les manifestations ont parfois rassemblés des millions de personnes comme ce fut le cas durant toutes les marches du mois de mars 2019. 

Dès le début, les Algériens ont insisté sur le caractère pacifique de leurs manifestations. C’était le gage  du projet de changement qu’ils ont engagé sur eux-mêmes essentiellement. Ils ont ainsi brisé le mur de la peur à travers une action politique directe dans un espace public interdit par un régime politique constamment terrifié à l’idée d’une action collective des citoyens, même quand elle est en sa faveur. On imagine son attitude quand il s’agit d’une action dirigée clairement contre lui…

En suivant dans les détails les marches populaires organisées dans les grandes et moyennes villes d’Algérie, on observe aisément l’insistance de l’Algérien à donner la meilleure image de lui-même. Comme s’il était sur une scène de théâtre ou à un rendez-vous amoureux pour lequel on porte ses meilleurs habits. Et ce comportement n’était pas le seul fait des femmes et des jeunes filles. 

En un mot, les Algériens ont voulu donner une belle image d’eux-mêmes. On ne peut comprendre ce souci qu’en revenant aux dimensions psycho-sociologiques exprimées par cette révolution pacifique. Une de ses réussites est de révéler la  grande capacité des Algériens - des jeunes plus précisément - à s’écouter, à ne pas avoir peur du débat politique dont ils semblaient bien éloigné; un débat qu’ils ne sont pas habitués à mener ni dans les partis, ni dans la rue, ni même au sein de la famille. D’où est venue cette capacité de l’Algérien à écouter et à accepter l’avis différent, lui qui a reçu une éducation politique déformée dans le cadre d’une vie politique encore plus déformée? C’est l’un des mystères de cette révolution qui reste encore à élucider. 

 

Résilience 

Cette belle image que l’Algérien a tenu à donner de lui-même et de son hirak est en rupture totale avec ce qui est répandu sur lui et sur son comportement politique violent. Une image qui lui collait et qui était intégrée dans une vision négative de soi dont il veut se débarrasser cette fois-ci en s’engageant dans une réévaluation positive de soi. Cet Algérien a tenu à ce que cela soit visible lors des marches, et même en dehors, dans son attitude à l’égard des femmes,  des personnes âgées et des policiers; et même de l’espace public, les jeunes tenant, avant de rentrer chez eux, à nettoyer chaque vendredi les rues et des places de la ville après les manifestations

 Une situation qui révèle beaucoup d’intelligence collective et d’auto-organisation au cours de ces six mois de marches pacifiques. Une baisse de fréquentation a été notée durant la période des congés et des fêtes, mais le mouvement a fait preuve de résilience, les marches ont persisté, proclamant ainsi la permanence des revendications. Et aussi une capacité du hirak à surmonter toutes sortes d’infiltration tentées par le régime  en jouant sur des fragilités objectives au sein du tissu social et culturel, comme la dimension régionaliste et culturaliste. Des fragilités que le régime persiste à instrumentaliser même si cela menace l’unité nationale qu’il se targue de défendre.

 

Vers un regain de mobilisation

Tout indique que cette révolution pacifique des Algériens va connaître un retour certain à des niveaux de mobilisation élevés à la prochaine sociale. Les  marches - les 26è et 27è - organisées au cours de la seconde moitié d’août sont un indicateur de la tendance. 

La rentrée sociale a toujours été marquée en Algérie par une dynamique sociale et politique, même dans des situations ordinaires.  Qu’en sera-t-il pour une rentrée qui survient alors que le pays vit une révolution populaire depuis 6 mois. L’on évoque même la possibilité d’aller vers une escalade dans les formes d’expressions du Hirak, les citoyens constatant concrètement que la partie officielle tente d’imposer une feuille de route politique unilatérale.

 Une feuille de route basée sur une lecture qui ne tient pas compte de cette révolution, ni  de ses revendications politiques qualitatives pour une rupture avec un système politique devenu une menace pour l’Etat national et ses institutions. Le niveau abyssal de la corruption démontre cette dangerosité du système. Or, la feuille de route en question ne vise qu’à reproduire le système politique, moyennant de petites retouches, à travers l’organisation  d’élections présidentielles sans garanties effectives. 

Une option confirmée par la constitution de l’instance du dialogue et de la médiation qui a remis sur la scène politique des figures détestées et dépassées. Cette instance qui aurait pu être une solution est devenue un problème apportant un surcroît de tension et confirmant l’isolement du régime.  

Les Algériens évoquent une escalade dans les formes d’action du mouvement qu’ils persistent scrupuleusement à vouloir pacifique, national et populaire.  Comme l’ont été toutes les marches depuis février malgré les pressions et le harcèlement subis de la part d’un régime politique qui a une grande capacité à refuser et à combattre tout changement politique effectif. Et qui a recours à chaque fois au changement de la façade civile et des personnalités pour préserver le noyau dur sécuritaire-militaire qui a gouverné le pays depuis l’indépendance. 

 La révolution pacifique algérienne va se retrouver devant un véritable défi à la prochaine rentrée sociale. Il exige des Algériens de s’appuyer sur leur intelligence collective, l’amour de leur patrie et sur les capacités d’organisations dont ils ont fait preuve durant six mois de vaste mobilisation populaire. L’objectif est de créer  un nouveau rapport de forces politique pour réaliser leurs revendications politiques. Des exigences que le régime refuse d’admettre en s’empressant de mettre en application une feuille de route dont le seul objectif est de se reproduire en tant que système à travers des élections formelles qu’il s’est spécialisé à organiser en l’absence des Algériens. Tel est le défi qu’auront à relever les Algériens dans quelques semaines.

 Article traduit par le HuffPost Algérie - Article original