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23/07/2018 11h:41 CET | Actualisé 23/07/2018 11h:41 CET

Les champignons d’In-Ekker

La contamination est prouvée depuis longtemps et ses effets sont toujours visibles, malgré les fourberies de la partie française qui ne reconnaît ni les tords aux personnes, ni à l’environnement.

Zohra Bensemra / Reuters

Lors de ses expériences nucléaires au Sahara, la France, qui savait rester chic même dans les circonstances les plus tragiques, donnait à ses bombes atomiques des noms à faire rêver les femmes : Agathe, Béryl, Émeraude, Améthyste,  Rubis, Opale, Topaze, Turquoise, Saphir, Jade, Corindon, Tourmaline, Grenat. “Pierres précieuses” était également le nom donné aux opérations militaires du Plan Challe, en 1959, qui avaient pour objectif de porter le coup fatal à l’ALN. 

Dans un monde plus juste, In-Ekker au joli nom berbère aurait été une destination touristique attrayante, mais un “champignon” en a décidé autrement. Moins connu que celui de Paris (mais ramené de Paris quand même ),   le “champignon” d’In-Ekker est infiniment le plus vénéneux de tous les champignons connus. En Algérie, il symbolise la dernière morsure de l’hydre coloniale agonisante. 

Morsure portée sur une partie du Sahara algérien et dont la période de cicatrisation se perd dans la nuit des temps à venir. Cycle normal de la “radioactivité”. Détruire pour longtemps et sûrement les êtres et les choses.

Car, après avoir meurtri les chairs et les âmes, il fallait aussi meurtrir la terre. 
La France coloniale était, disons, dans “son droit” puisqu’elle se considérait comme  souveraine dans sa colonie. Une colonie bien utile encore une fois, qui offrait ses grands espaces aux semeurs de cataclysmes, bien loin de la métropole, épargnée et insouciante comme toujours de ce qui pouvait advenir aux populations indigènes et à leur territoire. Ensuite, la France post-coloniale a eu le droit avec elle, conformément aux Accords d’Evian, pour continuer ses essais. 

Les morsures portées après Juillet 1962 l’ont été, cette fois-ci, avec l’assentiment de l’Etat algérien souverain. Je dis souverain parce que les Accords d’Evian ne le liaient pas outre mesure. Beaucoup d’engagements n’ont pas été respectés, de part et d’autre, sans que cela prête à conséquences. 
Donc, l’Etat algérien a bien fermé les yeux  jusqu’ en 1966, moyennant, selon certains, quelques secrets de fabrication militaires, au profit d’une armée en train de se faire et déjà éprouvée.

Mais cet échange de bons procédés s’est fait au détriment de la santé d’une population il est vrai  éparse et très peu au fait des dangers de l’atome et que d’ailleurs personne jamais n’informera vraiment de quoi que ce soit. 
Elle l’apprendra bientôt à ses  dépens, au rythme des maladies qu’aucune mémoire n’a jamais gardée auparavant, des malformations jamais observées, bref une dislocation des corps et des esprits. 

Qui dira assez les souffrances de ces populations si  loin de nous, parfois si différentes de nous,  mais algériennes malgré tout et malgré nous? In-Ekker est comme l’embryon de Tchernobyl : la catastrophe absolue. En ce mois-anniversaire de l’indépendance, souvenons-nous qu’il existe une partie du territoire national, dans ce sud nourricier, qui ne nous sera accessible que dans 25000 ans du fait de la contamination radioactive lors des essais nucléaires français. 


Après avoir effectué quatre essais aériens à Reggane, la France décide d’opter pour les essais souterrains afin d’éviter toute propagation de substances radioactives dans l’atmosphère. Le site d’In-Ekker, point d’eau situé au nord de Tamanrasset,  fut choisi parce qu’il remplissait les conditions géologiques (Massif du Hoggar) et géographiques (éloignement par rapport aux populations locales). 
En réalité, aucun essai souterrain n’a été totalement contenu (sur treize essais, douze ont connu des problèmes) et des fuites radioactives ont été enregistrées à chaque explosion, à des niveaux plus ou moins  faibles. Cependant, lors de l’essai baptisé “Béryl” effectué le 1er mai 1962, deux mois avant l’indépendance, les éléments radioactifs échappés dans l’atmosphère sont sans commune mesure avec les autres essais. L’essai de Béryl a complètement échappé à tout contrôle et a donc été un échec sans précédent, ayant mis en danger la vie de tous ceux qui se trouvaient  dans l’environnement immédiat, personnel de la base et officiels (il y a deux ministres français) et des populations locales alentours, avec pour celles-ci des effets néfastes sur leur santé constatables jusqu’à aujourd’hui. Tous les appareils d’enregistrement ont  été mis sous secret-défense juste après l’essai. Cassons le thermomètre et la fièvre disparaîtra. 

Si le nombre de Français sur les lieux reste connu et les personnes contaminées identifiées (employés de la base, militaires et invités présents ce jour-là), le nombre d’Algériens  contaminés est difficile à établir vu les conditions de l’époque et la dispersion des populations locales, populations qui n’étaient pas la préoccupation première de l’administration coloniale. Néanmoins, la contamination est prouvée depuis longtemps et ses effets sont toujours visibles, malgré les fourberies de la partie française qui ne reconnaît ni les tords aux personnes, ni à l’environnement. Pour la France, le lien entre les essais et les pathologies constatées n’est pas prouvé. 

En 2019, le ministre français de la Défense a expliqué  devant le Sénat, avec une grande assurance, que les essais non contenus n’ont eu aucun impact sur les populations locales, à aucun moment. Néanmoins, il est créé un régime de réparation des préjudices subis par les victimes, qu’ elles soient françaises ou étrangères. 

Quant à la polémique née d’une éventuelle utilisation de cobayes humains (des prisonniers algériens durant la lutte de libération), il est peu probable que la vérité soit établie un jour. C’est ainsi que le porte-parole du gouvernement français, voulant sans doute y mettre un terme, a assuré que la France n’a utilisé que des cadavres comme cobayes. Évidemment, ça change tout. 

La bataille juridique concernant une éventuelle indemnisation des victimes avance à petits pas, au rythme du temps juridique français connu pour sa lenteur , surtout en cette matière. Quelques cas français ont été réglés et la maladie  radio-induite reconnue. Ce qui donne de l’espoir concernant les victimes algériennes beaucoup plus nombreuses (on parle de 27000). Mais beaucoup reste à faire et les autorités algériennes doivent s’impliquer davantage. 
Que la France qui a promulgué une loi gravant dans le marbre de sa législation les « bienfaits » de la colonisation  soit rassurée : In-Ekker portera témoignage de cela pour longtemps encore. 

Quant à l’Algérie, il est temps qu’ elle réalise que les populations sahariennes font partie intégrante de la nation, et que ses obligations envers elles relèvent du devoir et non de l’aumône. La tiédeur des autorités algériennes en vue de trouver une solution équitable au dossier des indemnisations n’est pas de mise face à la justice française réputée chicaneuse et lente dans le règlement de ce genre d’affaires, auquel s’ajoute la mauvaise foi des politiques français lorsqu’il s’agit de l’Algérie.

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