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11/04/2018 17h:03 CET | Actualisé 11/04/2018 17h:03 CET

Les autoroutes de la mer en Méditerranée: Embarquons pour le futur!

De plus en plus donc, on préféra les routes de la mer aux routes terrestres qui étouffent sous la pollution.

Esma Ben Said

Même si l’homme navigue depuis des milliers d’années sur les eaux de la Méditerranée, le concept d’autoroutes de la mer n’est apparu pour la première fois qu’en 2001 dans le livre blanc de la Commission européenne sur la politique des transports à l’horizon 2010.
Un concept simple: allier tradition du cabotage maritime et innovation des techniques afin de faire face à l’augmentation des flux de transport routier dans les pays et de tenter d’organiser un véritable report modal.

De plus en plus donc, on préféra les routes de la mer aux routes terrestres qui étouffent sous la pollution.

La révolution semble en marche, mais ne pourra réussir qu’à condition de respecter la faune et la flore maritimes. Prenons donc la mer, mais ne fâchons pas notre Mer à tous, afin que les années à venir soit sous le signe de l’Union.   

Le 11 avril 2095, 9H50. Débarquement au Port de Palerme.

Ciel azur, mer limpide, allure bon plein, le François-Soliman, goélette à moteur propre, fend la méditerranée en direction de Palerme.

Dans ces conditions optimales, une heure trente suffira pour parcourir les 360 km séparant le port tunisois de la Goulette et la capitale de la Sicile. Encore vingt minutes pour décharger les trente tonnes de fruits et légumes de saison et de charger les caisses de caciocavallo sicilien et ricotta dans la cale climatisée

Le voyage retour se fait dans l’heure, et ce va-et-vient des deux côtés de la méditerranée se répète cinq fois par jour pendant la haute saison. Des progrès technologiques fulgurants ont révolutionné la navigation maritime en Mare Nostrum depuis que les sociétés et la communauté internationale sont revenues aux fondamentaux; la vie, notre présence sur terre reposant sur un élément : l’eau, notre mère.

Mais comme souvent dans l’histoire des civilisations, l’Homme ne s’engage sur le chemin du salut qu’après avoir frôlé le chaos. Il aura fallu attendre que la pollution contaminent les campagnes les plus reculés et empoisonnent les terres agricoles pour que les politiques se décident : désengorger au plus vite les routes terrestres, pour leur préférer les routes de la mer.

Quand il fait face à l’adversité, l’Homme sait faire preuve d’une lumineuse ingéniosité. Les obstacles géopolitiques et économiques freinant l’intégration nord-sud de la Méditerranée ont été résolus en un temps record. Les relations entre pays pacifiées, il ne resta plus qu’à accélérer la coopération scientifique pour inventer les technologies garantissant la préservation de la faune et de la flore maritimes.

L’ingénieur de talent est celui qui mêle la précision du savant à la folie du poète. Vitesse ou énergie propre? Constructeurs et inventeurs, pour une fois soutenus unanimement par l’opinion publique et tous les courants politiques n’ont pas eu à choisir.

Les bâtiments les plus audacieux mûrissant depuis des années sont enfin sortis des esprits d’inventeurs à l’imagination débridée : cargos et porte-conteneurs tractés par des cerfs-volants, catamarans propulsés à l’énergie des vagues, goélettes à portance hydrodynamiques flottant quasiment sur l’eau…

Un touriste sur les docks de Palerme observant le voyage retour du François-Soliman aurait la même vision du plus méditerranéen des poètes Paul Valéry contemplant le littoral sétois… “Ce toit tranquille où marchent des colombes…”… L’ingéniosité est poésie.

Et la poésie puise sa magie dans les images de la mémoire qu’elle fait renaître en nous. Puisse ses autoroutes maritimes rapprocher les peuples méditerranéens, accroître les échanges et nourrir une culture et imaginaire communs, comme ce fut le cas par le passé.

La Méditerranée, mémoire du monde

“La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la ‘grande mer’ des Hébreux, la ‘mer’ des Grecs, le ‘mare nostrum’ des Romains, bordée d’orangers, d’aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d’un air pur et transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est un véritable champ de bataille où Neptune et Pluton se disputent encore l’empire du monde. C’est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit Michelet, que l’homme se retrempe dans l’un des plus puissants climats du globe.” (Vingt mille lieues sous les mers, chap VII – La Méditerranée en 48 heures, Jules Vernes).

La Méditerranée est un maelstrom qui brasse les mythes et les légendes, les histoires et les identités, le Temps et l’Espace. C’est parce que sur ses eaux, ont naviguées les plus grandes civilisations qu’elle est devenue la mémoire commune et universelle du monde. Phéniciens, Grecs, Romains, Byzantins, Arabes, Vénitiens, Génois, Catalans ou encore Ottomans ont durant des siècles fait, de la Mer du Milieu, le point névralgique du commerce et de la diffusion du savoir. 

Platon ne comparait-il pas les habitants de la région et la Méditerranée à “des fourmis ou des grenouilles autour d’un étang”?

Pendant trois millénaires la Méditerranée a été un creuset culturel, vitalisant les syncrétismes entre les deux rives, au gré des échanges culturels et commerciaux en temps de paix, ou des violences et de la domination en temps de guerre.

Même quand ils ont été tentés de s’annihiler, les peuples de la Méditerranée n’ont jamais cessé de mêler leurs religions et leurs superstitions, ou d’échanger épices et agrumes, bois et étoffes, connaissances et arts, mots et langues ...

Mêmes dans les temps les plus noirs des moines soldats et des renégats, le contact et la fusion des cultures n’ont jamais cessé. Captifs, galériens et prisonniers, dans le bagne de Livourne ou de Ali Bitchin à Alger, dans les tavernes et sur les docks, ces déplacés musulmans et chrétiens ont trouvé dans la langue franque (lingua franca), sorte de sabir hétéroclite composé de mots génois, provençaux, catalans, portugais…, un outil pour entrer en contact avec leur environnement imposé.

Esperanto disparu et oublié, la langue franque ou petit mauresque a été la langue des marchands, des matelots et des diplomates du pourtour méditerranéen du Moyen-Age jusqu’à la conquête coloniale.

Les mots circulent avec les conflits et les marchandises. Les conflits et les marchandises cessent et s’épuisent ; mais les mots durent, pénètrent et fertilisent les cultures. La pureté identitaire et linguistique est un pur fantasme. 

Pour le vérifier il suffit d’observer ce qu’il reste de l’arabe sicilien dans les dialectes siciliens d’aujourd’hui, ou de mots italiens et espagnols (par la langue franque) dans l’arabe tunisien ; ou tout simplement d’écouter un maltais parler son arabe mâtiné d’italien et d’anglais. Les langues ont capté en les conservant les échos et les humeurs de la Méditerranée. Mais la fusion des cultures méditerranéennes c’est aussi une histoire d’hommes de savoir et de sciences.

Tel Constantin l’Africain (1020-1087), traducteur des plus grands textes de médecine arabe, qui influencent, aujourd’hui encore, la médecine moderne. Constantin, commerçant de métier, quitte son Ifriqiya (la Tunisie actuelle) natale, pour rejoindre, -à bord d’un navire remplit de manuscrits arabes scientifiques, tirés de l’Universités de la Zitouna à Tunis et de la ville de Kairouan en Tunisie-, Salerne, douce petite ville côtière de Campanie, dans le sud italien.

En Italie, le commerçant polyglotte et au savoir encyclopédique, s’est enfermé dans le monastère du Mont Cassin, où il entreprit la traduction d’une dizaine d’ouvrages médicaux arabes mais aussi grecs, inaugurant ainsi la première vague des traductions médicales arabes vers l’Occident.

Autre figure fondatrice, celle de Léon, autre «africain» du Nord- de son vrai nom Hassan al-Wazzan (Hassan le peseur)-, explorateur et diplomate des 15e et 16e siècles qui a, lui aussi, participé activement à la transmission des savoirs du monde musulman à la Chrétienté.

Capturé en mer par un chevalier de l’Ordre de Saint-Jean, Pedro di Bobadilla, en 1518, à son retour du pèlerinage musulman à La Mecque, il est offert au pape Léon X qui le baptisa de son propre nom.

Durant son séjour en Italie, il apprit l’italien et le latin et enseigna l’arabe. Puis il écrit “Cosmographia de Africa” (Description de l’Afrique), l’unique source nous renseignant sur les mœurs, us et coutumes de l’Afrique du 15e siècle.

Les navires sillonnant la Méditerranée ont transporté des canons, des captifs, de l’or, des épices…, mais aussi des savoirs et des connaissances qui ont transformé le Monde…

Mais qu’en est-il aujourd’hui?

Aujourd’hui, en 2018, l’action politique se focalise sur des enjeux géostratégiques dominés par des thématiques conjoncturelles.

Conflits, tensions internationales, immigration clandestine ont relégué au second plan des questions de fond dont dépend l’avenir de l’humanité tout entière : péril écologique, fossé Nord-Sud, économie durable…

Il n’en reste pas moins vrai que le transport maritime reste l’épine dorsale du commerce internationale et de l’économie mondiale. La Méditerranée, et c’est sa vocation, reste une plaque tournante des échanges commerciaux comptant actuellement plus de 30% des navires marchands dans le monde, ainsi que 20% des pétroliers pour un trafic de plus de 120 mille bateaux.

La navigation à courte distance et le développement des autoroutes de la mer sont inscrits dans les priorités de l’Union Européenne pour soulager le fret de trafic routier et d’accélérer la transition énergétique.

Les accords entre pays européens et l’aménagement des ports s’accélèrent. Des initiatives de coopération pour le développement d’autoroutes de la mer entre des pays du Nord et du Sud de la Méditerranée existent aussi. Elles attendent, peut-être, l’affirmation d’une plus grande volonté politique, des deux côtés, pour aboutir.

Les ports continuent de se développer, les navires de se moderniser, et les échanges de se consolider. Désormais, le prochain défi à relever sera celui du développement d’alternatives écologiques, pour préserver la Méditerranée, et la mémoire des Hommes qu’elle a portée.

Les conflits s’apaisent, les marchandises s’épuisent, mais les mots avec les rêves, la poésie et les savoirs qu’ils construisent traversent les temps.

Préserver la Méditerranée c’est sauvegarder une partie de nous-mêmes et des sources de renouvellement inépuisables. Et peut-être que si nous nous replongions dans le futur une dernière fois, le temps d’observer matelots et dockers, Tunisiens et Italiens, déchargeant les caisses du François-Soliman, nous capterions quelques bribes de la lingua franca de demain….

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