MAROC
03/07/2018 09h:25 CET

Les artistes Rero, Sam Baron et JR invitent au rêve dans la médina d'Essaouira

Objectif: questionner et susciter la curiosité des citoyens.

Fondation Montresso

CULTURE - Dans le cadre du Creative Art Program, en marge du forum Thinkers & Doers, plusieurs oeuvres d’art contemporain sont exposées dans ce que la cité des alizés a de plus beau comme musée: les rues de sa médina. Aux portes de la vieille ville, les drapeaux blancs en métal du designer Sam Baron invitent les voyageurs en direction des remparts où trônent deux installations in situ en acier de l’artiste Rero. Au détour d’une ruelle, des photos du projet Inside Out du photographe JR tapissent les façades de l’ancien palais de Justice d’Essaouira, tandis que d’autres ornent les murs intérieurs de l’emblématique Dar Souiri.

Questionner la ville, susciter la curiosité des citoyens, rassembler les rêves: tel est le fil conducteur de la programmation artistique de Thinkers & Doers, curaté par le designer français Sam Baron. Devant les remparts, un groupe de touristes tente de déchiffrer les mots inscrits dans les drapeaux blancs en métal plantés à l’entrée de la vieille ville, qu’il a imaginé et réalisés. “Cultures”, “Diversity”, “East”, “Rêves”, peut-on lire, entre autres, mais aussi apercevoir des symboles des trois religions monothéistes, faisant écho à la renommée d’Essaouira, ville de tolérance et diversité religieuse. 

À travers ses créations, Sam Baron réinterprète des objets du quotidien et des savoirs-faire traditionnels en s’appuyant sur des recherches fonctionnelles, artistiques, historiques et culturelles. “Ces drapeaux reprennent des éléments de la charte graphique de l’UNESCO, c’est une façon de commémorer la médina d’Essaouira, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2001” précise-t-il. Dans la ville où souffle le vent, ces drapeaux blancs se fondent dans le paysage, incitent au déplacement et au rêve dans ce lieu façonné par des siècles d’héritage culturel. 

Thinkers Doers

Les mots doivent laisser place aux actes

A quelques mètres de là, deux panneaux en acier d’une tonne chacun sont placés devant la médina, comme une invitation à passer Bab Sbaa, la porte de la vieille ville. “Words escape and acts mark” (les mots s’échappent, les actes marquent) et “Time took our dreams away” (le temps emportent au loin nos rêves) y sont gravés et barrés d’un trait, caractéristique qui a fait la renommée de l’artiste street art et socialement engagé, RERO. Il barre ses messages d’un épais trait noir, provoquant ainsi la négation de l’image, le détournement du propos ou encore l’autocensure. Dans ce contexte, il questionne le poids des actes face à la volatilité des mots et la volonté de bien faire face à l’épreuve du temps.

“Je cherche à questionner les mots, les actions et à essayer d’accorder nos mots avec nos actes. Ce n’est pas facile, mais c’est une mission en tant qu’artiste qu’on doit s’imposer, d’être en accord avec ce qu’on dit et fait. Cette réunion Thinkers & Doers c’est un peu ça, on va essayer de signer des choses qui vont permettre à notre société d’aller vers un capitalisme altruiste, mais il faut que ce soit fait au jour le jour et que ce ne soit pas seulement des mots et des belles idées”, détaille au HuffPost Maroc l’artiste, qui se compare à du poil à gratter. “On perturbe, on dérange en abordant des questions pas souvent permises, mais on ne tue pas”, se plait-il à répéter. 

Fondation Montresso

Les deux panneaux, réalisés en collaboration avec la Fondation Montresso de Marrakech, où les oeuvres repartiront à l’issue des expositions, sont une matière lourde que les mots traversent. Il a fallu trois semaines pour les fabriquer et travailler l’acier pour leur donner un aspect vieilli et rouillé.

“Ils sont positionnés près du port, dans la vieille ville car c’est un lieu de rêve, de transport vers l’ailleurs et, en même temps, c’est un point de rencontre et de départ vers tout. Ce que je mets en avant, c’est savoir comment le rêve peut être détruit par le temps, comment on peut tomber et perdre nos rêves face aux contraintes extérieures. Et la tôle en acier est là pour rappeler qu’on résiste face à tout ça, qu’on peut rester solides”, poursuit-il.

Sur les façades de l’ancienne Maison des travaux publics d’Essaouira, place Orson Wells, de grandes lettres noires contrastent avec la blancheur de la bâtisse et délivrent le message suivant, en arabe: “Al intikal mina, al’akwal ila al’afaal” (“des paroles aux actes”, ndlr), inscrit avec la police d’écriture Verdana que Rero affectionne particulièrement. “C’est une police pauvre, basique, banale et minimaliste. Mais une fois barrée, elle est tout de suite plus forte et pleine de caractère. Je raye les mots pour qu’on les voit mieux”, souligne l’artiste qui a débuté dans l’univers du graffiti dans des lieux laissés à l’abandon. C’est d’ailleurs la première fois qu’il s’exprime dans une autre langue, lui qui sillonne le monde entier pour exposer ses messages, empreints d’activisme, en anglais et en français. 

Fondation Montresso

“D’habitude, le graffiti va en contradiction avec un lieu, pour le cas de cette fresque, nous sommes invités à dégrader un lieu, déranger un peu. Le message sur ce mur est un peu plus violent que les panneaux en acier. Ce que signifie cette peinture murale, c’est que les paroles s’envolent mais les actes restent et marquent. Il faut donc agir, ne pas rester passif”, conclut RERO. 

183 visages de rêveurs

Après 129 pays, le projet d’art participatif Inside Out, initié par le photographe français JR, et qui a pour projet de “changer le monde”, s’est exporté dans la cité des alizés afin de capturer les émotions des habitants de la ville et partager les histoires et l’humanité de ceux qui constituent finalement les véritables oeuvres d’art du projet.

Thinkers Doers

Sur les murs de l’ancien palais de justice d’Essaouira, des visages sont tapissés, en noir et blanc. Des hommes surtout, quelques femmes et des enfants également. Tous ont les yeux clos et une expression rêveuse. Le photographe italien Marco Zanin, mandaté par JR, leur a demandé de se perdre quelques instants dans leurs rêves, de songer à ce qu’ils souhaitent de plus cher.

Parmi eux, un vieil homme, pris en photo trois semaines avant le début de l’événement organisé par Thinkers & Doers, et décédé quelques jours avant l’exposition des photos. Son visage apaisé et serein a marqué les esprits à Essaouira. Une douzaine de locaux et proches sont venues se recueillir devant son portrait et saluer sa mémoire à Dar Souiri, où règne dans la salle des portraits, une ambiance quasi religieuse et sacrée. 

DR

“Toute l’histoire d’un projet artistique c’est de véhiculer un message, des émotions. Je pense que tout le projet Inside Out se résume à la photo de ce monsieur. À l’image de quelqu’un qui va faire un rêve et vouloir le partager. Pour ce monsieur décédé, ce rêve deviendra son dernier message. Quand on observe son visage, on voit une relation entre cet homme et son avenir”, explique au HuffPost Maroc l’agent de JR, ce dernier étant absent de l’événement pour des contraintes professionnelles. 

Sam Baron, RERO et JR ont ainsi transformé les rêves des citoyens, les ont traduits et mis en forme pour leur permettre de traverser les frontières, de toucher un plus grand nombre de gens, “d’Essaouira vers le reste du monde”.