MAROC
12/10/2018 18h:45 CET | Actualisé 16/10/2018 11h:05 CET

Les applis de dating ont du succès au Maroc, dixit le cofondateur de Dailymotion et CEO de Happn (ENTRETIEN)

"Ce n’est pas parce vous êtes sur une appli de rencontre que vous êtes un loser"

Business Insider

APPLICATIONS - Dailymotion a été fondé 3 semaines avant Youtube. Didier Rappaport le sait et aime le rappeler car il est l’un des orfèvres de la plateforme de partage vidéo. Depuis, le serial entrepreneur au flegme à toute épreuve, qui côtoie Elon Musk et les dirigeants des GAFA, s’est lancé dans une autre aventure, Happn, une application de dating, grande concurrente du sempiternel Tinder. De passage à Casablanca à l’occasion d’un événement de Dauphine Alumni, le réseau des anciens élèves de Paris Dauphine, le HuffPost Maroc a eu l’occasion de discuter à bâtons rompus avec lui. Entretien.

HuffPost Maroc: Pouvez-vous nous raconter les débuts de Dailymotion? 

Didier Rappaport: C’était une aventure incroyable. Je n’étais pas à l’origine de l’idée mais j’ai grandement œuvré à construire le business. Nous voulions permettre au gens de s’exprimer, de dire qui ils étaient. Cela n’existait pas à l’époque. Le premier slogan de Dailymotion, que personne ne connait d’ailleurs, était “la vidéo est au 21ème siècle ce que le stylo était au 19ème”. La plateforme a connu une croissance en visiteur unique ahurissante. Notre plus grand souci à l’époque était de rajouter des serveurs quotidiennement pour que le site ne crash pas. 

Du coup, quelle a été la suite? 

Les choses se sont corsées. Nous avions créé le produit avec une idée et le marché l’a adopté à une autre fin. Les gens se sont mis à uploader des films et des séquences protégés par des droits d’auteurs, ce qui nous a valu à l’époque des lettres d’huissiers et des procès par centaines. Vu que l’on s’était lancés sans business model, lorsqu’il a fallu rentabiliser l’entreprise, nous nous sommes rendu compte que nous étions boudés par les créateurs de contenus et, par ricochet, blacklistés chez les régies. Nous nous sommes trop concentrés sur l’audience et la conquête de marché et pas assez sur la rentabilité. Depuis, je ne me lance plus dans un projet sans un business model me garantissant un chiffre d’affaires day one.

Les erreurs de jeunesse que vous aviez commises avec Dailymotion pardonnerait-elle aujourd’hui?

Absolument pas. Ce n’est plus possible de monter une boîte comme on le faisait au début des années 2000. Le digital n’était maîtrisé par personne. Aujourd’hui c’est l’économie réelle, il y a des règles bien définies. 

Le web a-t-il changé depuis l’époque?  

Le web n’existe plus pour moi, c’est le monde des cavernes.  Aujourd’hui, nous avons tous un device, nous en sommes au siècle de la mobilité, du anytime, anywhere. Simplicité, immédiateté, gamification et pertinence.

Dans le film “Her” de Spike Jonze, sorti en 2013, le personnage principal, interprété par Joaquin Phoenix, tombe amoureux d’une intelligence artificielle. L’IA pourrait-elle un jour ressentir des émotions?

Je ne crois pas, il y a beaucoup de fantasmes autour de la technologie. Le cinéma a tendance à developper le romanesque. L’IA quant à elle n’a pas tendance à faire ce que le cerveau est capable de faire. C’est plutôt un outil d’aide a la décision. 

Pensez vous qu’elle devrait être soumise à des règles, comme les 3 lois de la robotique d’Isaac Asimov?

Oui. Il est important que les pouvoirs politiques posent un cadre de manière a ce que l’on n’ait pas des dérapages, ce qui ne serait pas bon pour le développement. 

Partagez-vous l’avis d’Elon Musk qui pense que l’intelligence artificielle est l’un des plus grands dangers qui guette l’humanité? 

Je suis plus optimiste. Mais c’est un optimisme pondéré. L’IA est un champ qui doit être bordé. 

Comment a débuté l’aventure Happn?  

Fabien Cohen, (ndlr: co-fondateur de Happn) m’a interpellé sur Messenger, comme si nous nous connaissions depuis toujours. N’ayant pas de mémoire et ne voulant pas paraitre impoli, je propose rapidement une rencontre à laquelle je mets un terme au bout d’une heure, ne comprenant rien à ce qu’il me racontait. Mais nous avons eu un excellent feeling et j’étais d’accord pour investir… à condition de créer une application de dating, idée que je gardais, depuis un certain temps, dans un coin de ma tête. Ce fut les prémices de ce que deviendra Happn.

L’application a-t-elle du succès au Maroc? 

Oui, les utilisateurs a Casablanca se chiffres en dizaine de milliers. Je ne saurais vous dire pourquoi le service marche. Il faut dire que nous répondons à un besoin. Je ne sais pas pourquoi cela marche autant à Dubaï par exemple, alors que c’est un marché que nous n’avons pas marketté. Le service marche extrêmement bien en Turquie aussi, c’est l’un des pays où les femmes vont le plus vers les hommes. Je ne saurais vous dire pourquoi mais une chose est sûre: quelle que soit la culture ou la religion, les réflexes sur l’appli sont plus ou moins similaires d’un pays à l’autre.

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À votre avis, y a-t-il des gens qui sont réfractaires aux applis de dating aujourd’hui?

Ce n’est pas parce vous êtes sur une appli de rencontre que vous êtes un loser. Cela dépend du service aussi. Lorsque Tinder prône le swipe sur de vraies personnes et en fait des objets, cela ne m’étonne pas que ce soit devenue une application de cul. Chez Happn nous pensons que rencontrer quelqu’un fait partie des besoins essentiels de l’être humain. Car l’on croise un tas de gens avec qui on n’ose pas interagir. Toutes ces personnes sont des opportunités de rencontre. 

Comment traitez-vous les données utilisateurs que vous collectez à travers Happn? 

Nous ne vendons pas les données de nos utilisateurs à des tiers. Nos données sont notre force, nous sommes donc très regardant sur cela. 

Pensez-vous que les GAFA abusent des données personnelles des utilisateurs qui leur font confiance? 

Oui.

Comment voyez-vous Happn dans 10 ans? 

Je vois le service s’importer sur toute la surface de la planète. Je vois l’application utiliser des technologies de réalité augmentée et de réalité virtuelle. Je vois un outil où l’intelligence artificielle aura une place importante.

Quel genre de CEO êtes-vous devenu avec le temps?

Aujourd’hui, je suis entouré de managers avec qui je ne discute que de stratégie, je leur fixe des caps et c’est a eux de mettre la musique en oeuvre. Je laisse mes managers mettre en oeuvre ce qu’il pense être juste pour que la stratégie et les objectifs que l’on a fixés ensemble soit atteints.