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27/08/2019 15h:56 CET | Actualisé 27/08/2019 15h:56 CET

Les Algériens pas prêts à réélire un président avec les prérogatives de Bouteflika

L’été des résistants a enfanté une leçon politique lumineuse. Les Algériens veulent un vrai changement politique. Il passe par la fin de la figure du Rais omnipotent. Analyse.

Ramzi Boudina / Reuters

La 1ère rencontre consultative ce samedi 24 aout entre les deux pôles de l’opposition, les dynamiques de la société civile (organisatrices) et des personnalités indépendantes a achoppé comme prévu sur la place des élections présidentielles dans l’après Bouteflika ouvert par la Révolution du 22 février. Les présidentielles  dans la reconstruction institutionnelle en Algérie point de départ ou point d’arrivée ?  Les acteurs qui estiment qu’elles doivent être un point de départ, une fois réunies toutes les garanties libertaires pour leur tenue, demeurent légèrement majoritaires  au sein élites politiques, associatives et syndicales. Ce courant de l’opposition favorable à la présidentielle d’abord (mais pas sans le rétablissement préalable d’un climat de confiance) puis ensuite les réformes constitutionnelles et institutionnelles est relativement hétéroclite. Il va d’une partie des syndicats (CSA) et associations (Forum civil) à l’espace de la conférence du 06 juillet (Ain Benian) en passant par des partis à la position plus singulière comme Jil Jadid. Ce courant et sa position sortent affaiblis de la traversée de l’été. D’abord parce que la position de préférence à la présidentielle d’abord, même assorti de tous les préalables d’usage,  n’est pas arrivée à se distinguer suffisamment du battage des derniers gardiens du système que sont devenus Ahmed Gaïd Salah et Abdelkader Bensalah en faveur d’une “présidentielle dans les plus brefs délais”.  Elle est chaque semaine desservie par l’injonction burlesque du chef d’Etat major ordonnant une élection présidentielle ; et insultant et menaçant tous ceux qui n’y accourent pas en bon ordre, disciplinés et obéissants.  Ensuite, et surtout, parce que la poursuite, un peu inattendue de tous,  de la mobilisation au creux de l’été a enfoncé un peu plus le projet d’un retour aux urnes avant un changement profond offrant les garanties d’une véritable sortie du système politique dominée par la cooptation des dirigeants algériens par l’ANP.  

  

L’été a continué de scander un agenda populaire

 L’inflexion en défaveur des acteurs de l’opposition issue de la conférence du 06 juillet s’est ressentie ces dernières semaines. L’espace naturel de la mise en œuvre de la feuille de route qui met les présidentielles en premier est celui de Karim Younes. Rejeté par les manifestants, il entraine dans sa disgrâce, le dialogue qu’il propose sur la seule organisation des élections présidentielles. Les organisateurs de la réunion du 24 août ont pu bénéficier de cette conjoncture délicate pour le projet des élections présidentielles pour mettre face à face les deux pôles politiques et ouvrir la possibilité d’un rapprochement entre les deux feuilles de route dans une synthèse politique à construire les prochaines semaines. 

Les deux pôles du 26 juin (alternative démocratique) ou du 06 juillet (Ain Benian) perçoivent de plus en plus qu’ils sont face à la même défiance des Algériens vis à vis d’un processus électoral, dont l’objet est de renouveler la magistrature suprême du pays dans le contexte autocratique actuel. Le hirak n’est pas prêt à céder sur le changement de système.  Pas seulement obtenir le départ des figures des années Bouteflika, ce qui va sans dire, mais s’assurer que les nouvelles règles du jeu institutionnel ne vont plus permettre une regénérescence du mode de gouvernement qui vient d’être mis à terre depuis le 22 février. Au cœur de ses nouvelles règles, la réduction des prérogatives exorbitantes du président. Les manifestants le formule de différentes manières “Etat civil pas état militaire”, “pas d’élection avec Al Isaaba”, “Yatnahaw ga3”, ils critiquent de plus en plus sévèrement le panel de Karim Younes autant pour sa composition que pour son agenda fermé sur les présidentielles fixés par le président de l’Etat. Le message en synthèse est bien qu’aucune élection présidentielle n’est possible dans un proche horizon. Est ce que le départ du gouvernement Bedoui et de premières mesures de rétablissement de la confiance (libération des détenus, exercice des droits et libertés de réunion et de manifestation, arrêt du siège d’Alger et du harcèlement des manifestants, ouverture des médias privés et publics) suffiront ils à rendre possible une élection présidentielle organisée par une commission indépendante (concession du discours de Bensalah du 03 juillet) ? Rien n’est moins sur.

 

 Et si la question référendaire était posée aux Algériens

 Les Algériens sont en quête de manière intuitive d’un niveau plus élevé de garanties démocratiques avant d’élire un nouveau président de la république. Le niveau de ces garanties varie chez les deux pôles du 26 juin (alternative démocratique) et du 06 juillet (Ain Benian). Il se précise semaine après semaine qu’au bout du parcours, c’est bien l’édifice institutionnel algérien tel qu’il a sévit depuis l’indépendance qui alimente une bonne partie de la défiance civique des Algériens. Un tel mouvement populaire, qui est entrain de traverser l’année 2019 en renversant l’ordre politique  des possibles, ne voudra pas donner à un nouveau président de la république les mêmes prérogatives exorbitantes que celle de Bouteflika. Il est possible, s’il existe un doute sur cette assertion, de faire débuter l’exercice du scrutin populaire par un référendum (organisé par la future commission indépendante) sur cette question des présidentielles. “Pour ou contre tenir des élections présidentielles avec la même constitution ?”.  Ahmed Gaïd Salah redoute, bien sur, de connaître la réponse. Il s’est même directement attaqué lundi dernier à la proposition de Jil Jadid, reformulée par Sofiane Djillali, samedi à la rencontre de la Safex ; qui engage les candidats aux présidentielles à conduire, entre autres, une réforme constitutionnelle (réduisant sans doute leur pouvoir), aussitôt élu. Une tentative de “fusionner une élection présidentielle et un processus constituant”.  La sortie de l’hyper présidentialisme est la mère de tous les enjeux institutionnels aujourd’hui. Ce système alimente l’édifice autocratique algérien, sur le modèle du Rais omnipotent hérité des indépendances arabes du 20e siècle. Il est autant stabilisateur de pouvoir sur un flanc, que producteur d’impasse révolutionnaire sur l’autre flanc. Les tunisiens ont réussi à s’en débarrasser au prix d’une intelligence collective remarquable, aidée par l’absence d’un appareil militaire hégémonique (Egypte, Algérie). Le cas du Soudan montre déjà le chemin de la réforme qui suit la révolution. Plus jamais de prérogatives de pleins pouvoirs aux présidents. Le pari est pris que la figure du chef de l’Etat qui décide de tout est morte avec la fin de mandat chaotique de Abdelaziz Bouteflika. Quelque soit leur motivation -sincère et favorable au changement, ou insidieuse et travaillant pour le système- ceux qui pensent faire élire encore un président en Algérie avec ses mêmes pouvoirs constitutionnels actuels vont continuer de buter sur le refus populaire. S’il y a une seule leçon à retenir de cet été des résistants, c’est bien celle là.