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27/07/2018 15h:30 CET | Actualisé 27/07/2018 15h:30 CET

Les acquis de la République ne sont pas ouverts à négociation

Les avancées proposées par la Commission des libertés individuelles, si elles viennent à être votées, préserveront des générations d’un système discriminatoire et liberticide.

Anadolu Agency via Getty Images

Cette histoire commence le 22 octobre 2012 ou longtemps avant ça, bien avant ma naissance, bien avant la proclamation de la première République, bien avant la promulgation du Code du statut personnel. Cette histoire est un peu la mienne mais deviendra désormais la vôtre.

Au début des années cinquante, à Makthar (gouvernorat de Siliana), une petite fille de 11 ans fût mariée à un homme bien plus âgé. Il consommera le mariage. Cet enfant sera violé pendant un mois dans le cadre du lien conjugal. Elle réussira à s’enfuir, un mois plus tard, des mains de son agresseur pour trouver refuge chez ses parents. Elle attendra encore trois ans avant de pouvoir obtenir le divorce, désormais possible après la promulgation du Code statut personnel. Plus tard, elle rencontrera un autre homme, de quelques années son ainé, elle l’aimera et l’épousera. En 2018, cette petite fille est une vieille dame, toujours mariée à son amour de jeunesse, elle n’a toujours pas digéré le traumatisme qu’elle a subi. Cette histoire, elle ne la raconte pas ou très peu et quelque part, elle m’a été transmise de mère en fille. Cette petite fille n’est autre que ma grand-mère.

Le 22 octobre 2012, je me trouve devant le petit écran, sur la chaine “Ettounsiya”, les chroniqueurs et les invités de l’émission “Klem Ennes” sont confrontés à un certain “Bahri Jelassi”, homme d’affaires et chef du Parti “al-Infitah” -paradoxalement “l’ouverture”-. Il revendique la réforme du Code du statut personnel qui ne permet le mariage des mineurs de 17 ans que dans des cas extrêmes avec l’autorisation du juge, conditionnée par l’intérêt supérieur de l’enfant. Il s’oppose à ce qu’une loi vienne réduire sa liberté de “donner sa fille à un homme”, quel que soit l’âge de sa progéniture. Pour lui, il la marierait, volontiers, à treize ans, dès sa puberté. Plus tard, l’actrice et entrepreneur Maram Ben Aziza lui posera la question: “Qu’est-ce que le mariage pour vous? Vous la donneriez à un homme pour faire quoi au juste?”. Monsieur répond : “pour le sexe”.

Ses propos provoqueront l’indignation des personnes présentes sur le plateau, dont Maya Ksouri, avocate et chroniqueuse. Elle décrira ses propos de convulsions cérébrales, d’infections dues à un arrêt soudain de prise de corticoïde. Le journaliste Haythem El Mekki les qualifiera de “Hayawenisme”/” animalisme”. Selon lui, le “Hayawenisme” serait la volonté d’organiser ce monde de manière à toujours satisfaire l’instinct primitif de l’envie sexuelle. Il mettra dans cette catégorie les partisans de la polygamie et de l’excision des femmes.

Minoritaire sur le plateau de “Klem Ennes”, Bahri Jelassi fait face à ce qu’il qualifie de “horde”, il l’insulte, l’accuse d’hérésie et d’apostasie puis conclut sur cette phrase qui me restera en mémoire: “toutes ces femmes démocrates, ces hommes, ces idéologies… leur pensée est corrompue et ils constituent un virus… ces gens-là, il faut les envoyer en URSS, aux États-Unis d’Amérique, ou leur créer un État dans le Sahara tunisien, nommer Hamma Hammami (secrétaire général du Front Populaire) président, nommer Bochra Bel Haj Hmida (avocate et militante féministe) son ministre, nommer Maya Ksouri (chroniqueuse et polémiste à “Klem Ennes”) au ministère de la Femme et y condenser toutes les pédales (le terme péjoratif utilisé est queer-”شاذّ” pour dire homosexuels), les débauchés, les pervers sexuels, les dépravées immoraux”.

La séance est levée, je pense à cette petite fille victime de viol il y’a plus de soixante ans, libérée par la loi que Bahri Jelassi conteste. J’espère qu’elle n’a pas regardé l’émission, je ne le saurai jamais. Moi j’ai regardé et j’avais la rage. Bahri jelassi remue le couteau dans la plaie, il est du côté des bourreaux, il veut leur donner la liberté d’engendrer d’avantage de victimes, des petites filles abandonnées par des parents malveillants et irresponsables dans les mains d’agresseurs sexuels.

Cet homme n’a pas cru si bien dire, insufflant l’idée d’un communautarisme insupportable.

Face aux menaces grandissantes sur les libertés individuelles dans les années qui ont suivi, l’étau se resserrait, ce n’est pas pour autant que Bochra Bel Haj Hmida (députée et présidente la Commission des libertés individuelles et de l’égalité) et une bonne partie de la société civile, ont décidé de revenir sur les acquis du Code du statut personnel, bien au contraire. Rien que cette année, le parlement a promulgué une loi contre les violences faites aux femmes reconnaissant le viol conjugal (loi du 25 juillet 2017). Le gouvernement de Youssef Chahed a aussi annulé un décret permettant aux femmes tunisiennes de choisir leurs conjoints quelque soit sa religion (décret datant de 1973). Et puis enfin, la commission des libertés individuelles et de l’égalité (COLIBE) communique son rapport au président de la république pour pousser, encore plus loin, les réformes dans le sens de la protection des Droits et libertés. Ce rapport a fait couler beaucoup d’encre et les membres de la commission ont été menacés de mort.

Le 24 juillet 2018, un congrès pour les libertés individuelles et l’égalité a été organisé à la cité de la culture de Tunis par une trentaine d’associations et d’organisations, signataires d’un pacte en soutien au rapport de la COLIBE.

Des hommes, des femmes et des enfants se sont réunis à l’amphithéâtre “Omar Khelifi” pour affirmer leur engagement à construire une société inclusive, respectueuse des libertés individuelles. Le mot a été donné, le combat continue, cette fois décentralisé, organisé et effectif. Ce n’est pas un pays qu’on créera au fin fond du Sahara, c’est la Tunisie qui préservera sa tradition progressiste en allant de l’avant.

Les acquis de la République ne sont pas ouverts à négociation. Le Code du statut personnel a sauvé des hommes et des femmes et leur a épargné des souffrances inutiles. Les avancées proposées par la Commission des libertés individuelles, si elles viennent à être votées, préserveront des générations d’un système discriminatoire et liberticide. Liberté, égalité, dignité: c’est l’emblème de la deuxième République, une République qui aspire à inclure tous ses citoyens indépendemment de leurs différences.

Tahya Tounes.

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