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01/11/2015 05h:29 CET | Actualisé 01/11/2016 06h:12 CET

L'entretien de recrutement by M. Moulchi

CHRONIQUE - Je dois rencontrer M. Moulchi pour la première fois à son domicile, sis impasse des Cocotiers, à Happyfew Hills. Passé le barrage des vigiles, je m'engage dans l'allée menant au garage. L'endroit, splendide, a des airs d'hacienda tout droit sortie d'une telenovela mexicaine. Je maîtrise bien le sujet: au lycée, j'aimais plonger la tête la première dans l'eau de rose de ces soap-operas. L'espace d'un épisode, j'envoyais valser équations&dissertations pour étreindre les amours compliquées de Gonzalo&Guadalupe.

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Rappel des épisodes précédents: Nous avons exploré une jungle atypique, la PME familiale à la sauce marocaine. Le roi de la jungle s'appelle M. Moulchi (ndlr: en dialecte marocain, "moulchi" signifie littéralement "propriétaire").

Ici, pour éviter de se faire scalper, chacun a développé sa propre stratégie de survie. D'où l'instauration d'une forme d'"équilibre de la terreur". Une paix armée fruit d'un jeu sophistiqué d'alliances, de mésalliances, de pouvoirs, de contre-pouvoirs, de coups fourrés et même de coups pas fourrés.

Cette harmonie est parfois troublée par l'arrivée d'une nouvelle recrue fraîchement catapultée de sa Business School. Avant d'atterrir sur les terres de M. Moulchi, l'ingénue créature passe par la case "entretien de recrutement by M. Moulchi".

Or M. Moulchi aime faire dans l'originalité. Résultat, ce moment laisse souvent un souvenir impérissable à la victime. Sofia, promotion "Minnie 2015", une rescapée de 24 ans, nous livre ci-dessous son poignant témoignage.

Je dois rencontrer M. Moulchi pour la première fois à son domicile, sis impasse des Cocotiers, à Happyfew Hills. Passé le barrage des vigiles, je m'engage dans l'allée menant au garage.

L'endroit, splendide, a des airs d'hacienda tout droit sortie d'une telenovela mexicaine. Je maîtrise bien le sujet: au lycée, j'aimais plonger la tête la première dans l'eau de rose de ces soap-operas. L'espace d'un épisode, j'envoyais valser équations&dissertations pour étreindre les amours compliquées de Gonzalo&Guadalupe.

Je stationne. Ma petite citadine tape l'incruste entre une Porsche or et une Ferrari rouge. Elle jure dans le décor: je croise les doigts pour que la Ferrari ne le lui fasse pas payer par une méchante ruade. Je la quitte à reculons.

M. Moulchi me fait l'insigne honneur de m'accueillir lui-même par un tonitruant: "Ah Siham! On m'a dit du bien de toi. On va vérifier tout ça. Je veux voir par moi-même ce que tu as dans le ventre".

On jurerait un Irlandais: teint de bonhomme de neige, rousseur mâtinée de blondeur, yeux bleus. Gabarit digne d'un joueur des All Blacks. Timbre de voix d'un Pavarotti (le talent en moins, peut-être).

Cela dit, dès que M. Moulchi ouvre la bouche, un produit 100% made in Moroccan Street se révèle dans toute sa splendide laideur.

Il me fait signe de m'asseoir dans un coin du salon-musée d'un luxe inouï. Une armée de sculptures joue des coudes avec des meubles d'époque, des bibelots et des toiles de maître. Dans un déroutant bric-à-brac, des œuvres kitsch côtoient des œuvres plus conventionnelles.

- Bonjour monsieur... euh.... c'est Sofia (je l'ignore encore, mais il a un mal fou à retenir un prénom).

- Sois gentille ma grande: ne commence pas à chipoter man daba (dès maintenant)! Aicha! (il hèle une domestique) Aichaaa! Waaa Aicha! Il y a de l'eau ou quelque chose pour la petite? Et que ça saute! Je te paye pas à rien foutre!

"Tu as entendu, Siham? Je ne paye personne à rien foutre!", répète-t-il en m'adressant un clin d'œil appuyé.

Je suis enchantée de cette exquise entrée en matière.

Puis le téléphone de M. Moulchi sonne. "Ah! Mon imbécile de banquier!"

"Sam le beau gosse! Toujours pas de corde au cou? On aime faire les quatre-cents coups mon voyou? Profites-en: après, tu prends perpète habibi (mon chéri)... Alcatraz direct!...iyeeh (ouiii) ... théoriquement...évidemment (il lève les yeux au ciel)... je suis pas seul... Ducon.» (dernier mot chuchoté)

Il poursuit: "C'est ça, 5 millions...quel taux tu me fais? Quoi? Mais tu te fous de ma gueule!... Je me casse chez la concurrence!... Non, rappelle-moi demain, j'ai d'autres chats à fouetter aujourd'hui. Ciao!". Il raccroche. "Il veut me la faire à l'envers cet enfoiré!".

M. Moulchi se tourne vers moi, semble faire un effort pour se remémorer quelque chose: "Bon, alors, où en étions-nous? Ah oui! Alors pour commencer, Zineb, tu me vouvoies et je te tutoie. Ensuite, quand on fera plus ample connaissance, on verra bien".

Plus aucun doute n'est permis: j'ai tiré le gros lot.

M. Moulchi enchaîne avec une vibrante tirade à la gloire de ses ascendants: ces "visionnaires", ces "autodidactes", ces... Je décroche au bout de la troisième phrase.

Mon regard s'attarde sur une immense peinture qui me fait face. En réalité, il s'agit de trois tableaux distincts qui se complètent. Trois fragments d'un même visage, tout en longueur. Un regard pensif. Des traits broyés par la détresse. Le peintre tentait-il d'exorciser sa propre mélancolie en créant ce visage tourmenté?

Ma contemplation est interrompue par une nouvelle sonnerie du téléphone de M. Moulchi. À l'autre bout du fil, une voix mal assurée. M. Moulchi écarquille les yeux, esquisse un rictus, se crispe, grimace puis devient rose-porc avant de rugir: "IL Y A UNE MERDE PUTAIN, VOUS ME LA REGLEZ, BORDEL!".

Je sursaute malgré moi. Il me gratifie aussitôt d'un regard noir. Tend vers moi son bras gauche. Approche dangereusement sa main de ma fraise. Puis, dans un geste interrogatif, M. Moulchi fait faire une brusque rotation de 180 degrés à son poignet: "Yak labass? Gualssi lard!" ("Ça ne va pas bien? Reste tranquille!").

Je ne le sais pas encore, mais "IL Y A UNE MERDE PUTAIN, VOUS ME LA REGLEZ, BORDEL!" est sa phrase fétiche. Il la prononce au moins une fois par jour, même lorsqu'il n'y a aucune "merde" à "régler.

Après l'exposé de la fascinante épopée des Moulchi (papy, daddy et tutti quanti), le maître de céans m'interroge sur mon parcours.

Au bout de trois minutes TTC, il me coupe: "Minute, papillon! Je vais t'apprendre en dix minutes chrono, le management, le vrai! Le blabla des bouquins, tu oublies!".

"Le problème avec vous, les petits jeunes, c'est que vous sucez encore votre pouce. Mais bon, les bébés, j'ai l'habitude. Je vais me faire un plaisir de t'apprendre à sortir les crocs, moi!".

"En attendant, première chose à enfoncer dans ta petite tête (parait-il bien remplie): c'est moi qui décide de tout. Tu me consultes sur tout Dounia. Même sur les détails. Tu as zéro pouvoirs, sint? (compris?). Le pouvoir, ça s'arrache, ma grande. Je ne vais pas te le servir sur un plateau. Il faudra du temps, du sang et des larmes. Et même quand tu auras bien saigné, je ne te ferai jamais confiance à 100%."

Je me dis qu'un bébé averti en vaut deux.

"Ton diplôme, c'est un bon point pour commencer. Cela dit, moi, j'ai eu 5/20 en Maths au Bac (il éclate de rire). Mais je gagne en un mois ce que tu ne te feras jamais en dix ans. Eh oui! Mais bon, les études, ça peut toujours servir, c'est sûr. Et puis, pour une fille, ça fait bien pour trouver un mari, tu es sortable dans les salons, toi. C'est peut-être pour ça que tu as fait des études d'ailleurs, hein? Avoue! (il s'esclaffe). Bon, plus sérieusement: ton diplôme, pour moi, c'est juste un torchon".

"Parce que la gestion et le management, c'est sur le terrain que tu vas les apprendre, Aya. "Ana tancham al marché" (moi, je renifle le marché).

Les simulations chiffrées, les business plans et tout le bazar, ça me gonfle. Tu peux en faire si ça t'amuse mais faudra pas m'embêter avec ça. Je te donnerai chaque mois les chiffres à trouver. Je ne me trompe jamais."

"Quant au management, c'est pas compliqué: c'est une bête question de psychologie. Tiens, d'après toi, quelle est la peur fondamentale des gens au travail?

- Se tromper.

- Hein?

- Ne pas tenir les délais de leurs livrables.

- Non mais tu as un don ou quoi?

- ....

- Perdre leur boulot, ma grande! Perdre leur boulot, ma petite poire! Il faudra jouer sur cette peur pour en tirer le meilleur au moindre coût. Mais ne t'emballe pas: tu n'auras pas le privilège de virer qui que ce soit. Il faudra trimer pour mériter ça".

"Voilà, je t'ai filé gratis des conseils en or. Merci qui? Merci Si Moulchi! (nouveau clin d'œil appuyé). J'espère que tu as bien enregistré tout ça. Sache que je t'aurai à l'œil. Je surveille tout le monde. Y compris le chat qui traîne à la cafétéria. C'est comme ça. Pas autrement. C'est comme ça que je travaille. C'est comme ça que j'ai toujours travaillé. Si tu n'es pas contente, ne me fais pas perdre mon temps: casse-toi daba (tout de suite)!"

Devant mon air médusé, il rajoute, hilare: "Oh là là, je plaisante! Mais détend le string Sonia! Je vais te sortir de ta bulle, ma grande!"

M. Moulchi tient à me rassurer: "Ah, au fait, c'est un milieu de mecs, hein, on a un langage un peu... plutôt... enfin, on aime aller droit au but. Mais tu t'y feras. J'ai eu affaire à des gamines qui minaudaient beaucoup plus que toi à leur arrivée chez moi. Aujourd'hui, ça va beaucoup mieux".

Le cours accéléré de gestion s'achève sur une note cordiale: "Ce sera tout Yasmine! Bienvenue, on se reverra lundi. Allez ouste! Je n'ai pas que ça à faire!"

Ni une, ni deux, je me lève et m'apprête à quitter cet infernal petit coin de paradis. En me dirigeant vers le garage, je me rends compte que j'ai oublié mon sac à main. Je fais demi-tour et tombe sur un M. Moulchi hilare, qui me le tend en me lançant: "Ben, Mounia, heureusement que je ne te confie pas la trésorerie!"

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