15/06/2015 09h:27 CET | Actualisé 15/06/2016 06h:12 CET

Entrepreneuriat social ou entrepreneuriat responsable?

ENTREPRENEURIAT - Parce que les idées orientent non seulement les discours mais aussi les comportements et décisions des acteurs publics et privés, il est nécessaire de remettre les pendules à l'heure et proposer un cadre de pensée plus fidèle à la réalité de l'entrepreneuriat au 21ème siècle.

ENTREPRENEURIAT - Cette tribune approfondit et partage une discussion avec de nombreux acteurs de l'entrepreneuriat social. J'y exprime mon malaise avec l'appropriation du label "social" par un mouvement dont les bonnes intentions, les réalisations indéniables et la grande médiatisation ont fini par installer l'idée qu'il y aurait une supériorité, du point de vue de la contribution au bien commun, de l'entrepreneuriat social sur l'entrepreneuriat à but lucratif.

Parce que les idées orientent non seulement les discours mais aussi les comportements et décisions des acteurs publics et privés, il est nécessaire de remettre les pendules à l'heure et proposer un cadre de pensée plus fidèle à la réalité de l'entrepreneuriat au 21ème siècle.

L'association du label "social" à une partie du phénomène entrepreneurial sous-tend que l'entrepreneuriat à but lucratif serait asocial, au minimum, voire anti-social. Or, il ne peut être ni l'un ni l'autre.

L'entrepreneuriat n'est pas asocial et ne peut pas être anti-social

L'entrepreneuriat à but lucratif ne peut pas être asocial comme on pourrait être agnostique ou apolitique. L'entrepreneur hors sol n'existe pas. L'entrepreneur vit et opère dans un contexte social. Ses actes sont influencés par le milieu social ambiant et l'impactent en retour. Ne dit-on pas souvent que les grands bâtisseurs d'entreprises se sont trouvés au bon moment et au bon endroit. Sans diminuer en rien la valeur des individus, les grands entrepreneurs, comme les grands personnages historiques, se sont trouvés en phase avec leur milieu et époque. Réserver le label "social" à une partie du phénomène entrepreneurial n'a pas de sens. Tout entrepreneuriat est social parce qu'il constitue un "fait social" au sens durkheimien. Cette nuance sémantique peut paraître futile mais elle ne l'est pas tant que ça.

L'entrepreneuriat à but lucratif ne peut non plus être anti-social. Je n'aurais pas pu avancer cette affirmation avec force si j'écrivais au 19ème ou durant la première moitié du 20ème siècle. Je n'aurais pas pu non plus le faire si j'écrivais depuis un pays dominé par des formes primitives de capitalisme sauvage.

Dans les pays avancés marqués par le développement de la démocratie, de la société civile, des médias et de l'opinion publique, les entrepreneurs sont soumis à un contrôle légal et social fort et ne peuvent pas, ne peuvent plus, créer de la richesse pour eux-mêmes contre la société. La légitimité de la quête du profit est désormais conditionnée au respect des gens et de la nature.

Autrement dit, si le droit de rechercher le profit n'est pas remis en cause, la manière dont l'entrepreneur le réalise fait l'objet d'un contrôle social de plus en plus normatif, au point que certains le trouvent, parfois non sans raison, excessif.

Même si ceci est contesté par une partie des historiens, j'adhère à la thèse du développement inéluctable de l'éducation, de la démocratie et de la société civile. Aussi, je pense que les entrepreneurs opérant dans des pays où cette évolution n'est pas encore accomplie seront comptables des externalités négatives, sociales et environnementales, et ne pourront pas continuer à mal traiter les gens et la nature.

L'entrepreneuriat dit social ne l'est pas toujours

Ayant dit pourquoi tout entrepreneuriat est forcément social, il convient de tenter une déconstruction de l'entrepreneuriat dit social. La caractéristique distinctive revendiquée par les promoteurs de cette forme d'action est de placer la finalité sociale au centre d'une entreprise. Lorsqu'un projet a une dimension marchande, la logique voudrait la soumettre à la finalité sociale.

Les entrepreneurs sociaux étant des êtres humains, la soumission de l'économique au social n'est pas toujours observée dans la pratique. Au risque d'être accusé de tirer sur une ambulance, je dois rappeler que la diffusion à marche forcée du micro crédit dans un pays comme l'Inde a aggravé les conditions précaires d'un grand nombre de familles et a provoqué de nombreux suicides.

En Inde, le cynisme a poussé des entrepreneurs sociaux à introduire en bourse leur entreprise de micro crédit et à justifier leur décision par le louable besoin d'accéder à des fonds plus importants pour aider plus de familles à sortir de la misère!

Parce que l'exemple du micro crédit est facile, il faut trouver d'autres illustrations des dérives de l'entrepreneuriat social. J'ai eu à prendre récemment connaissance du projet d'un jeune entrepreneur qui assume sans complexe que le projet qu'il présente comme social est en fait une entreprise à but lucratif reposant sur un alibi (le mot est de moi) social.

L'entrepreneuriat dit social le devient moins lorsqu'il se transforme en profession, voire en fonds de commerce. Lorsque les revenus ou bien seulement l'identité sociale d'une personne ou d'un groupe repose sur une entreprise sociale, la pérennisation de cette entreprise devient généralement sa propre fin.

La sociologie des organisations a bien éclairé le processus d'institutionnalisation qui transforme un moyen, une organisation destinée à traiter un problème social, en fin de son propre fonctionnement. Lorsque le revenu, le pouvoir, le salut, le sens de la vie ou l'identité d'un entrepreneur social passe par le service des pauvres, des malades ou des opprimés, l'existence de ces populations devient nécessaire à la continuité des organisations censées leur venir en aide.

Les grandes réussites en entrepreneuriat social se traduisent par la mise en place d'organisations, parfois de très grande taille. Dès lors, ces organisations sont obligatoirement traversées par les phénomènes classiques documentés par la sociologie des organisations: luttes pour le pouvoir, conflits sur l'allocation des ressources, perte de vue de la mission première de l'organisation, émergence de silos, soumission des bénévoles aux technocrates, etc.

Pour dépasser la dichotomie: l'entrepreneuriat responsable

Puisque l'entrepreneuriat à but lucratif est forcément social et que l'entrepreneuriat social n'est pas toujours aussi social, il faut chercher la ligne de clivage ailleurs que dans le label social.

De mon point de vue, la bonne distinction est à établir entre des formes responsables et irresponsables d'entrepreneuriat. Parce qu'il est plus facile de définir la forme négative, l'entrepreneuriat irresponsable est celui qui met, de facto, les intérêts égoïstes de l'entrepreneur au cœur d'un projet et qui cherche à atteindre des buts, serait-ce le salut de son âme, en faisant supporter des externalités négatives, non consenties, aux gens et ou à l'environnement.

Par contraste, l'entrepreneuriat responsable, à but premier lucratif ou non, commence par reconnaître à l'entrepreneur le droit de poursuivre ses propres objectifs et lui fait obligation de le faire dans le respect des gens et de l'environnement.

L'entrepreneur responsable idéal ne produit pas d'externalités négatives. L'entrepreneur réel peut produire des externalités négatives et doit les prendre en charge: nettoyer quand il pollue, développer l'employabilité quand il ne veut pas promettre l'emploi à vie, compenser la pénibilité du travail quand il ne peut pas l'éviter, etc.

Mettre l'accent sur la responsabilité a un autre avantage, à savoir contribuer au développement du paradigme et aux pratiques de la responsabilité dans le monde de l'entreprise. On parle de leadership responsable, de gouvernance responsable et d'investissement responsable. Ces concepts réfèrent à la conduite d'organisations existantes dont la création requiert désormais des entrepreneurs responsables. Ainsi, la boucle est bouclée.

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