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11/10/2019 10h:28 CET | Actualisé 11/10/2019 10h:28 CET

Législatives : un net relent de pourriture…

Résultat: Aujourd’hui, nos futurs élus ont des antécédents rocambolesques...

Zoubeir Souissi / Reuters

Le rideau est tombé sur les élections législatives ; les résultats définitifs ont été déclarés par l’ISIE. Pas de surprises : les vainqueurs sont confirmés, voire pourvus d’un nombre de sièges plus grand que celui initialement prévu. Quant aux sanctions prises par l’ISIE, elles n’étaient que deux, sur 15000 listes électorales, deux minuscules sanctions. L’une d’elles a visé le mouvement “Errahma” dont le président, tête de liste, a assuré 67 heures de présence sur sa chaîne télévisée, présence assimilée à une propagande personnelle, illégale. Cette sanction, aurait pu s’appliquer à de grands partis, tel Kalb Tounes, dont les listes ont, indirectement bénéficié de la propagande effectuée, de longs mois durant, au profit du président de Kalb Tounes. De quoi amener certains commentateurs à considérer que les sanctions font l’objet d’une une évaluation avec deux poids, deux mesures…

Mais voici qu’un peu partout, à travers le pays, depuis El Mourouj, jusqu’à Gafsa, Mahdia, ou Kairouan, des voix s’élèvent, dénonçant des anomalies grossières et des élections législatives truquées. Voici que le nombre de bulletins, réunis dans les urnes, excède celui des votants effectifs. Voici que la liste des électeurs n’est pas affichée dans les bureaux de vote, au terme du premier décompte, de sorte que les observateurs ne sont pas en mesure de les vérifier.  Voici que les adeptes d’un certain parti ont monté la garde, devant tous les bureaux de vote, offrant aux électeurs des “conseils” aussi précis qu’avisés. Avec de tels conseils, difficile de se tromper de case, surtout lorsqu’on reçoit dans sa poche quelques billets de banque. Les liquidités, mises à disposition par les partis vainqueurs, semblent considérables, à tel point que dans un des bureaux de vote, un cartable a glissé des mains d’un brave citoyen, venu voter, dévoilant des liasses de billets de banque. Le brave citoyen est sans doute venu voter avec toute sa fortune personnelle, on n’est jamais assez prudent, les temps sont hasardeux… Malheureusement, les observateurs ont compris de travers : voici notre homme accusé de fraude électorale et d’achat illicite des voix. Pauvre citoyen ! Il n’a fait que distribuer un cartable que ses maîtres lui ont confié.  Mais ses maîtres sont intouchables, tandis que lui n’est qu’un fusible parmi d’autres…

Autre fait troublant : voici que des photos, malencontreusement postées sur les réseaux sociaux, montrent des urnes, nos belles urnes transparentes, dépouillées au grand air, sans doute pour  profiter de la brise automnale! La chose est peu crédible? Mais oui, et puis c’est désormais si facile de truquer une photo, n’est-ce pas? Le seul problème est que l’accumulation des faits, dégage une curieuse odeur de pourriture qui embaume les élections législatives, tant dans leur déroulement que dans les résultats dont elles ont accouché. Evidemment, avec tout cela, l’ISIE ne sait plus où donner du décompte… Elle a pourtant clarifié  bien des points. Rien n’y fait : les citoyens, qui voient la fraude partout (….) ont décidé d’organiser une manifestation le samedi 12, à midi, devant le siège de l’ISIE. Tout cela est bien gênant! L’équipe de notre instance, “haute et indépendante” s’en serait bien passée…

Pour couronner le tout, la libération impromptue de Nabil Karoui, au terme d’une procédure expresse de la cour de cassation (dossier reçu le vendredi 4 octobre, jugement rendu le mercredi 9) Nous ne pouvons que louer la célérité de nos magistrats et leur tirer notre chapeau pour leur compréhension d’une situation, devenue critique, pour la campagne électorale.  Il est vrai que le timing de cette libération est assez “insolite”: le jour même de la déclaration des résultats définitifs des législatives, et à peine quarante huit heures avant la tenue du second tour des élections présidentielles. Avec un pareil timing, ceux qui ont décidé d’emprisonner Nabil Karoui, puis de le libérer, lui auront épargné les fatigues d’un premier tour des présidentielles (et même d’un second tour) et auront certainement privé le parti “Kalb Tounes” d’un grand nombre de voix aux législatives… S’il les avait eues, dieu seul sait ce qui nous serait arrivés…. Au fait, Karoui a-t-il été blanchi des accusations de blanchiment d’argent qui le poursuivaient ? Rien n’est moins sûr. Quant à l’affaire de lobbying où un ami de la famille Karoui, lequel ami est un peu israélien, seuls de mauvais esprits ont jugé utile de diffuser la vidéo justement aujourd’hui… Et l’odeur de pourriture nous monte à la tête…

La libération de Nabil Karoui, n’efface pas les anomalies de déroulement des deux campagnes, présidentielle et législative. Sa détention a couvert les périodes de campagne des présidentielles, et des législatives ; et ce ne sont pas les deux ultimes journées avant le 13 octobre qui rétabliront l’équilibre entre candidats. Face à une illégalité de chances aussi flagrante, peut-on considérer que l’ISIE a supervisé et mené à leur terme des élections garantissant une équité entre candidats? L’instance se défend en rétorquant qu’elle n’était en aucun cas capable de peser sur les décisions de la justice, tout comme sur les règlements de comptes politiques. Soit. Dans ce cas, en quoi réside, l’indépendance de l’instance et sa hauteur par rapport au pouvoir en place ? Et que penser lorsqu’on apprend que, dans la circonscription Tunis 1,  le mouvement Ennahdha, vainqueur des législatives, a dépassé, de 40%, le plafond de financement autorisé ; là aussi, silence radio de la part de l’ISIE…

Résultat : aujourd’hui, nos futurs élus ont des antécédents rocambolesques : l’un est un illustre contrebandier, transporteur de drogue, qui va, pour cinq ans, suspendre son activité professionnelle, pour se faire député. Un autre élu, fameux dirigeant au défunt parti Nidaa Tounes, converti à Kalb Tounes, recevrait de confortables mensualités pour nourrir ses convictions politiques…. Voici l’odeur de pourriture qui revient...  

En vérité, l’anomalie la plus flagrante est la loi électorale elle-même, une loi imparfaite, entachée de carences qui sont autant d’énormités : que le futur président de la république ne soit pas tenu de fournir un bulletin numéro 3, lors du dépôt de son dossier de candidature est une situation aussi loufoque que gravissime ! Autre anomalie : le mode de décompte des candidats, avec le système des plus grands restes, est, depuis 2011, responsable de l’émiettement des voix et de l’achat des “petits candidats” par les grands partis… L’ISIE, aurait pu, durant les longs mois ayant précédé la campagne électorale, réclamer que cette loi soit amendée ! Là, elle peut nous rétorquer que ce ne sont pas ses prérogatives. En vérité, la bonne volonté et les incitations n’ont pas besoin de prérogatives. En fin de compte, la loi électorale a été amendée, puis votée par l’assemblée au mois de juin 2019 : trop tard pour lui donner une chance raisonnable d’être approuvée par le président de la république. Il nous faut convenir que cette loi, comme d’autres, a été cousue mains, pour écarter des candidats envahissants, devenus des concurrents sérieux pour les deux grands groupes positionnés alors : Ennahdha et Tahya Tounès. Encore l’odeur de pourriture qui remonte.

Les élections valent ce qu’elles valent. Elles ont le mérite d’avoir eu lieu. Ainsi, par delà les personnes, il y’a tout de même, continuité au sein des structures de l’état. Quant à l’odeur de pourriture, qui prend bien des tunisiens à la gorge, ils n’ont qu’à ouvrir grand leur fenêtre, et cadenasser radios et télévisions. L’air du temps finira par changer…. 

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