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29/11/2018 14h:49 CET | Actualisé 29/11/2018 14h:49 CET

Lecture du dernier livre de Fethi Belhaj Yahiya "QUIPROQUO"

QUIPROQUO

Je viens de terminer la lecture de la deuxième œuvre de Fethi Belhaj Yahia qui m’a interpellée à plusieurs égards.

Sur un plan purement littéraire, il est très difficile de classifier son écrit. Je ne l’ai personnellement pas lu en tant que roman, le genre a ses normes que l’œuvre transgresse. Si on arrive difficilement à catégoriser sa première œuvre et dire que c’est un récit de prison, qui peut appartenir à une branche de la littérature de prison, adeb essoujoun, sa deuxième œuvre échappe à la catégorisation de la critique littéraire fondée.

Il use des ingrédients qu’on retrouve dans le roman, mais on trouve aussi des techniques qui appartiennent au journalisme, aux pamphlets politiques, à l’écriture de l’histoire récente ettarikh errahin. Mais son outil le plus saillant est la DÉRISION. Alors je dirais que c’est une œuvre de la dérision. Ce n’est ni de la satire ni du sarcasme, c’est plus fort et surtout plus amer.

L’auteur prévient le lecteur dans sa préface que la réalité est tellement caricaturale qu’il ne trouve plus d’espace pour la caricature. La réalité dépasse la fiction. Que reste t il alors à l’artiste : la DÉRISION : une moquerie mêlée de sarcasme qui dans son sens grec veut dire “mordre sa chair”. C’est une invitation à mordre notre chair qui pourrait être notre ultime thérapie.

Les scènes de Hamma qui cherche des toilettes propres pour Marx, et qui finit dans un mausolée à réciter la Fatiha est pleine d’humour dans première lecture, mais très réaliste dans une deuxième. Hamma pardonnerait certainement à son ami et camarade Ferthi ses “dépassements” fictionnels.

Des personnalités bien connues, Hamma, Ghannouchi, Ben Slama, BCE , deviennent des personnages. Fethi les rend sympathiques, et nous rappellent les guignols de l’info qui a rendu Chirac sympathique aux yeux des français, ce qui lui a permis de gagner un deuxième mandat, nous dit on.

Un pays que même Marx, ressuscité, n’arrive pas à comprendre, malgré les efforts de son disciple, Hamma au parfum des derniers changements dans le pays. Marx n’arriverait peut etre pas à comprendre malgré les efforts d’une interprète que Hamma presse pour bien traduire ses propos dans un idiolecte et des tiques verbales propre à notre Hamma  “tigoulila… tigoulila” La même chose pour Freud, un postmarxiste, qui n’arrive pas à déchiffrer les dessous des comportements des tunisiens malgré les efforts d’une Raja.

Il est désarmé le pauvre et devient sujet de psychanalyse. Il se laisse traîner par un bandit nommé  “l’allemand” dans un poste de police.

L’interprète, l’allemand, Lazhar sont des personnages qu’on reconnait, sont crédibles à nos yeux, et que la plume de Fethi nous rappellent un Chekov qui te décrit un personnage en deux paragraphes. Ces personnages sont très intéressants et méritent une analyse à part, surtout celle de l’allemand.

On comprend mieux par la littérature le profil des jihadistes et leurs motivations que par les analyses “savantes”des pseudos-experts en terrorisme qui défilent sur nos écrans.
Le seul qui ne s’est pas senti dépaysé, au début du récit, avant d’être à son tour, désorienté est Al Mawdoudi, un théologien fondamentaliste, il croyait que le terrain lui était acquis d’avance. Il avance dans un terrain qui lui appartient, il commence par la mosquée Ezzitouna, et termine sur la grande place de Bab Souika ou une foule énorme l’attend. Le message est clair.

Le récit de Bel Hajyahia est politique, parsemé d’anecdotes hilarantes, comme celles de “l’allemand”, qui conduit Freud au poste de police, ou les propos de BCE au palais. L’auteur connait bien ses personnages et les personnalités. Il nous fait visiter la tête des Jihadistes, leur passé et leurs motivations dans le même style humoristique. Rien ne résiste à la dérision, il fait passer tout le monde, il n y’a pas de sacré dans le récit et c’est un mérite indéniable. La dérision casse le s mythes morts et vivants, elle les déconstruit. L’œuvre est dèconstructioniste, et c’est un autre mérite.

Si vous voulez savoir de quoi sont morts Freud, Marx et Al Mawdoudi, lisez le dernier livre de Fethi Belhaj Yahia. L’auteur mélange les temps et les genres, il ressuscite les trois personnes pour les trimballer dans la Tunisie après 2011. Les trois sont morts sans trouver de réponses à ce qui se passe.

La théorie marxiste de la définition des classes sociales ne peut pas expliquer le tribalisme ni l’antagonisme entre exclus et travailleurs. Freud n’arrive pas à comprendre l’absence du complexe d’Oedipe chez les tunisiens. Al Mauwdidi est mort parce qu’il n’arrivait pas à comprendre ce consensus entre islamistes et modernistes.

La trame est jalonnée d’anecdotes en arabe dialectal qui sont succulentes dans la bouche d’El Beji en Cèsar et Belhaj en Brutus “berra la yrab7iik ya Ridha” pour traduire la fameuse phrase “even you Brutus”., ou Freud qui dit à propos des tunisiens “9atlouni bitrim el barda...cha3b baya3ha blifta”.

Lisez Fethi Belhaj Yahia pour la fiction, la satire, la dérision, l’anecdote, l’humour, l’ironie, le commentaire, et le rire thérapeutique. On en a tous besoin par les temps qui courent.

Je recommande le livre vivement pour celles et ceux qui veulent prendre une distance avec les choses de notre vie. Je le recommande pour les chercheurs linguistes arabisant pour analyser mélange arabe classique et dialecte tunisien, pour analyser la morphologie de quelques mots que l’auteur invente, un mélange d’arabe et de français, l’orthographe de ces mots pourrait aussi être objet d’analyse.

Je ne pourrais que remercier l’auteur pour son audace, et son invitation à ne pas rire bêtement.

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