ALGÉRIE
07/02/2019 15h:32 CET | Actualisé 07/02/2019 16h:08 CET

L'école, la prière, la ministre et ses pourfendeurs: une mauvaise querelle ?

Capture d'écran

Une autre polémique secoue le secteur de l’Education nationale. La déclaration de la ministre Nouria Benghebrit à propos de la prière dans les écoles suscite depuis plusieurs jours le courroux de plusieurs parties, tant chez des responsables et dirigeants de partis politiques que chez des professionnels du secteur. Face aux accusations de “provocation”, voire d’“atteinte à la dignité et à la liberté du culte”, la tutelle et les syndicats évoquent un “faux débat”. 

Tout a commencé à l’Ecole internationale algérienne de Paris, dont la Directrice, Nadia Messaci, a émis une note interdisant la prière dans l’enceinte de l’établissement. La polémique a enflé lorsqu’une élève a défié cette instruction, faisant sa prière dans la cour.  Elle risque l’expulsion, au cas où son père refuse de signer un engagement lui interdisant de prier dans l’enceinte de l’établissement. 

Les Algériens ont vite réagi sur les réseaux sociaux. Tandis que certains défendaient l’élève, estimant que l’Islam est la religion d’Etat de l’Algérie, d’autres se sont ralliés à la réaction de la directrice, estimant que cet établissement a pour mission principale d’enseigner.

Nouria Benghebrit a vite été interpellée à propos de cette polémique. En visite de travail à Bordj Bou Arreridj, elle a été interrogée durant une conférence de presse sur cet “incident”. Et la première responsable du secteur a affiché une position claire et ferme, estimant que Mme. Messaci “n’a fait que son travail”.

“Les élèves vont à l’école pour étudier. Ce qui s’est passé au lycée de Paris, c’est qu’une élève est sortie dans la cour a prié d’une manière ostentatoire,. L’école n’a fait que son travail. La prière doit se faire à la maison”.

Cette déclaration a fait l’effet d’une bombe. Les internautes algériens n’étaient plus les seuls à réagir à cette affaire. La polémique a pris une toute autre dimension. Des partis politiques, des associations, des syndicats et des responsables du secteur se sont tous mis à commenter la déclaration de Nouria Benghebrit, tant sur les réseaux sociaux que sur les plateaux de télévision.

Une “atteinte à la dignité”

L’association des Oulémas musulmans algériens ne cesse, depuis la sortie médiatique de Mme. Benghebrit, de commenter ses déclarations. Cette association, par la voix de son président, Abderrezak Guessoum, dénonce depuis plusieurs jours ses propos, sur les réseaux sociaux et les journaux.

L’association a estimé que la manière avec laquelle les responsables traitent les affaires de religion et d’identité “est inacceptable”. Son président a affirmé que l’identité de l’Algérie “est une ligne rouge et ne personne ne peut, en aucune manière, les approcher”.

La même organisation s’est dite “curieuse et étonnée” quant à la réaction de Benghebrit face à la menace d’expulsion de l’élève pour avoir prié dans son école. 

M. Guessoum a répliqué que chaque établissement scolaire doit avoir un moussalla (salle de prière), telle qu’annoncé par la résolution 778, datée du 26 octobre 1991, dans son article 21, qui stipule que l’administration doit aménager une salle de prière.

Le Mouvement de la société pour la paix (MSP) a également réagi à la déclaration de la ministre de l’Education.

Dans un communiqué, publié mardi, à l’issue d’une réunion hebdomadaire de son bureau, le parti a dénoncé “des restrictions et une conduite contraires à la liberté du culte et les libertés individuelles et collectives”.

Le Mouvement El-Binaa a estimé de son côté que le devoir du ministère de l’Education nationale est de “garantir la réussite du système éducatif et une bonne formation aux élèves algériens mais pas d’exploiter les enfants du peuple pour des règlements de comptes idéologiques”.

Un professeur d’éducation islamique, membre d’une coordination de la charia, a de son côté déclaré, cité par El Khabar, que la même organisation a été choquée par les propos de Nouria Benghebrit.

Il a également évoqué la même résolution 778 du règlement de la communauté éducative, qui stipule l’obligation d’aménager une salle de prière dans chaque école. 

Des enseignants ont de leur côté défié la ministre, demandant à leurs élèves de faire des prières collectives.

 “Un débat stérile”

Les syndicats de l’Education ont également réagi à la déclaration de Nouria Benghebrit. Ils n’ont pas dénoncé une “provocation”, encore moins une “atteinte à la liberté du culte”, mais une tentative de “noyer les vrais problèmes” dans un “débat stérile”. 

Selon Messaoud Boudiba, cité par El Khabar encore, la sortie médiatique de Nouria Benghebrit était “maladroite” car le secteur “n’avait pas besoin de ce genre d’affaires qui suscitent des polémiques”. 

Il a même recommandé à Mme. Benghebrit de ne pas répondre à ce genre de questions, exploitées politiquement par certaines parties à l’approche des élections.

Le coordinateur du Syndicat national autonome des professeurs de l’Enseignement secondaire et technique (SNAPEST), Meziane Meriane, partage la même opinion. Il a estimé que la polémique autour de l’interdiction de la prière dans les écoles “est une polémique stérile avec, derrière elle, l’objectif d’occulter les véritables problèmes posés dans le secteur de l’Education”. 

Ces réactions violentes n’ont pas réussi à faire fléchir la ministre de l’Education, qui a réitéré que “l’école n’est pas un lieu de prière mais de savoir” en réponse à une question orale d’un député, ce jeudi à l’Assemblée populaire nationale.

Elle a déclaré que “la prière s’effectue dans les mosquées qui offre toutes les conditions nécessaires”. 

Plus tôt, Mohamed Chaïb Draa Tani, conseiller au ministère de l’Education nationale, défendait la position de Nouria Benghabrit à la Radio chaîne 3. Il a rappelé que “toutes les prières sont réalisées par l’enfant chez lui”, sauf la prière d’El Asr “lorsque l’enfant est peut-être à l’école” mais “il peut faire sa prière une fois de retour à la maison”.

Le conseiller au ministère de l’Education nationale a rajouté que cette polémique n’a pas lieu d’être. Il a indiqué que l’arrêté portant organisation de la communauté éducative, qui a fait l’objet d’un débat avec tous les partenaires sociaux, n’a jamais stipulé “que l’école doit réserver un endroit pour la prière”.

Il a estimé que cette polémique fait suite à une série “d’attaques mensongères” et “d’accusations infondées”, citant des polémiques semblables suscitées les années précédentes.

La ministre de l’Education n’est effectivement pas à sa première polémique.  Lors de la rentrée de l’année scolaire 2017-2018, la suppression de la besmala (formule religieuse “Bismillah Arrahman Arrahim” ou بسم الله الرحمان الرحيم) des premières pages d’ouverture de certains livres du cycle primaire lui a également valu d’être la cible de virulentes réactions. 

Quelques mois plus tard, elle a été accusée de vouloir supprimer la sourate “El-Ikhlâs” des ouvrages scolaires. 

Mohamed Chaïb Draa Tani a également rappelé les réactions ayant ciblé le secteur suite à l’interdiction du niqab dans les établissements scolaires.