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19/07/2018 08h:53 CET | Actualisé 19/07/2018 08h:53 CET

L’ébéniste et son petit frère devenu islamiste

Pamolico


On rentre dans “La vérité attendra l’aurore”, le roman d’Akli Tadjer,  avec l’inquiétude qu’on va encore vivre l’éternel confrontation entre  les deux identités des enfants de l’immigration maghrébine. Non, Akli Tadjer nous offre un voyage d’une complexité plus subtile, celle d’un  malaise, “le communautarisme”, qui mine actuellement les sociétés des 
deux côtés de la Méditerranée.

S’il n’y avait pas l’imagination d’Akli Tadjer pour nous construire un récit à rebondissement, on pourrait penser que « La vérité attendra l’aurore » est un documentaire. Les choses sont tellement réelles et restituent si parfaitement des tranches de vies françaises et algériennes qu’on s’oublie que l’on lit un roman, tant il nous immerge dans les actualités de nos quotidiens. Mais, Akli Tadjer a l’art de très vite nous faire revenir à sa raison d’être, celle d’être un artisan du récit sachant par petites touches construire les atmosphères des lieux où il nous entraîne.

Dans « La vérité attendra l’aurore », il y a Paris, il y a le quartier des Halles et Gentilly en banlieue-sud, et, en Algérie, il y a Alger-Centre et El Kseur, l’arrière pays de Bejaia en Petite Kabylie. Autant de lieux et d’identités à la fois qui, dans une sorte de voyage dans le passé, oblige l’aîné Mohamed à accepter et à jongler avec ses multiples attaches parfois contradictoires. A Gentilly, Mohamed est le fils d’un couple très classique de l’immigration ouvrière kabyle, et son  petit frère Lyes aspire à devenir un brillant étudiant-ingénieur de  l’Ecole des Mines.

Aux Halles, on retrouve Mohamed comme ébéniste méticuleux dont le savoir  en matière d’objets d’art fait l’admiration de sa clientèle et de ses  collègues du ventre de Paris. A El Kseur, en Petite Kabylie, le même  Mohamed est ce fils d’immigrés Kabyles qui brave les risques de la décennie noire, en Algérie, pour venir fêter le bac et les 20 ans de Lyes. A Alger, c’est un Mohamed qui se plonge dans cette réalité algérienne actuelle, encore travaillée par les contradictions de la réconciliation post-décennie noire, et qui persiste à poursuivre ses enfants ou ceux qui en sont originaires, tout au long des années  Bouteflika.

Avec toujours le souci du détail pour accentuer les identités de chacun  de ses personnages, Akli Tadjer arrive à faire voyager le lecteur à  plusieurs époques. Il y a le temps du père dans ces années 60-70, où l’immigré pouvait se trouver dans des situations complexes vis-à-vis de ses employeurs et voisins, ne maîtrisant nullement les codes de la classe ouvrière française et encore moins ceux de la classe moyenne de l’après-guerre. Il décrit le père de Mohamed et Lyes comme ayant été un beau-mec miné par une timidité maladive. Un lymphatique qui noyait sa misère d’exilé-ouvrier dans du mauvais vin, et qui ne retrouvait le sourire, uniquement à l’atterrissage de l’avion à Alger, en fredonnant la chanson célèbre de Cheikh el Hasnaoui « Maison Blanche », du nom de l’aéroport de la capitale algérienne.

“La vérité attendra l’aurore” est aussi un ouvrage qui creuse les psychologies des uns et des autres, parfois même dans une relation à deux. On n’oubliera pas la mère kabyle et Nelly, l’amie d’adolescence de Mohamed, à Gentilly, l’une et l’autre se jaugeant  alors que jamais la berbère d’El Kseur n’aurait alors imaginé que, c’est chez elle, dans la montagne de son enfance, que son fils cadet Lyes lui sera arraché à jamais par la décennie noire algérienne.

Bref, Akli Tadjer ne laisse pas d’échappatoires à ses lecteurs. Il insiste sur la lourdeur de notre époque et se fait nostalgique des temps anciens de l’immigration ouvrière, notamment lorsqu’il nous narre la transformation du bistrot de son papa à Gentilly : « ...Il n’y a plus de « Chez Bob ». Le vieux bistrot s’appelle désormais « Au Roi du Couscous »... », avant d’ajouter quelques mots plus loin « …A la table voisine, ça discute haut et fort. Ça saute d’un sujet de conversation à un autre. Des noms jaillissent de leur saillie : Benzéma, Marine, Daesh, Macron... ». Une histoire très française, au sens universelle.

 

Nidam ABDI

 

”La vérité attendra l’aurore”, Editions-Casbah en Algérie et  Jean-Claude Lattès en France