MAROC
12/12/2018 17h:25 CET | Actualisé 13/12/2018 10h:26 CET

Le voyageur marocain, "persona non grata" dans les auberges de jeunesse au Maroc?

Une polémique lancée sur Twitter renvoie à la législation peu claire des "hostels" marocains.

Green Milk Hostel/Booking.com

VOYAGE - Les auberges de jeunesse sont de plus en plus prisées par les voyageurs pour leur rapport qualité-prix. Les hostels marocains ne font pas exception à cet engouement, mais le flou qui entoure la législation de ces hôtels à moindre coût contraint parfois certaines directions à refuser des voyageurs marocains dans leurs dortoirs. Une polémique, lancée sur Twitter, a ouvert le débat. 

Le 2 décembre dernier, un internaute marocain surnommé “Indigéniste capillaire” sur le réseau social, accusait de racisme l’auberge de jeunesse Kaktus Hostel, installée à Marrakech. Après avoir réservé, il se rend à l’auberge où il apprend que l’entrée serait, sur “ordre du patron”, “interdite aux Marocains”. “Conscient de l’énormité du bail, je filme et enregistre une partie de la conversation car je ne veux surtout pas en rester là”, précise-t-il dans son tweet, avant d’appeler au “boycott” de l’auberge.

De son côté, la direction de l’auberge, interrogée par le HuffPost Maroc, dément ces accusations. “Nous acceptons tout le monde, sauf dans certains cas qui sont contraires aux lois de la charia marocaine. Tous les Marocains voyageant seuls peuvent avoir accès à nos dortoirs ou nos chambres”, nous confie-t-elle. “Il y a eu un malentendu: le réceptionniste n’a pas su expliquer correctement la raison pour laquelle il ne pouvait pas dormir ici. Il s’agissait de deux personnes non mariées”, ajoute l’auberge.

L’internaute “Indigéniste capillaire”, qui a raconté cette histoire, n’a quant à lui pas encore répondu à nos demandes de précisions à l’heure où nous écrivons cet article.

La loi reste floue pour la mixité dans les auberges de jeunesse

Booking.com
L'auberge Rodamón Riad Marrakech est parmi les plus "instagrammables" au monde

Cette polémique soulève des questions plus larges quant à l’accueil des Marocains dans les dortoirs mixtes des auberges de jeunesse. En effet, à l’instar de nombreux hôtels qui refusent de louer des chambres à des couples non mariés, les auberges de jeunesse refusent parfois d’accueillir des Marocains ou ressortissants de pays musulmans dans leurs dortoirs mixtes.

Dream Kasbah par exemple, installée à Marrakech, alerte ses clients au moment de la réservation: “Nous ne pouvons pas accepter les invités marocains ou algériens dans des dortoirs ou des chambres privées sans certificat de mariage en raison de la stricte loi de la charia en vigueur au Maroc”.

Pour les voyageurs seuls, de nationalité marocaine, qui souhaitent dormir dans des dortoirs mixtes, les choses se compliquent. La loi n’est pas suffisamment claire, et les aubergistes ne sont pas forcément bien informés, comme l’explique au HuffPost Maroc le manager de l’auberge Médina Social Club installée à Fès. “Chez nous, on accepte tout le monde. Un de nos objectifs principaux est de mettre notre lieu à la disposition des Marocains parce qu’il y a de nombreux riads, notamment à Marrakech, où ils ne sont pas admis”, souligne-t-il.

Pour l’approche légale de la chose, on ne sait pas si c’est permis

“Pour les dortoirs mixtes, il n’y a pas de cahier de charges pour les auberges de jeunesse marocaines. Il y a un manque d’informations et certaines auberges n’acceptent pas les voyageurs marocains dans les dortoirs parce qu’elles ont peur d’aller contre la loi”, ajoute-t-il. Constat est fait avec le témoignage du directeur d’un autre hostel, qui souhaite garder l’anonymat: “On accepte les voyageurs marocains dans nos dortoirs mixtes, hommes et femmes. Et, à vrai dire, pour l’approche légale de la chose, on ne sait pas si c’est permis. Mais on accepte les deux sexes et on n’a encore jamais eu un groupe d’hommes et de femmes marocains à la fois”.

En effet, quelques fois, ce sont les Marocains eux-mêmes qui se privent de dormir dans les dortoirs. L’Hostel Riad Marrakech Rouge souligne, qu’en général, “les femmes réservent les chambres privées (généralement plus chères, ndlr), et les garçons les dortoirs”. À Casablanca, un aubergiste a même pensé à créer un mini-dortoir réservé aux femmes. “Nous ne faisons pas de discriminations anti-Marocains ni autres, ce serait indigne, mais nous devons respecter la loi marocaine qui elle, à ce que j’en sais, interdit d’accueillir des Marocaines dans des chambres ou dortoirs en compagnie d’hommes qui ne sont ni leur mari ni leur père”, explique-t-il au HuffPost Maroc.

C’est le manque de détails et de clarté qui amène à ces situations. “En principe, il n’y a pas de loi qui interdit à qui que ce soit de dormir dans un dortoir. Tout dépend des règlements internes de chaque auberge”, nous explique Me Raji Lhoucine, avocat au barreau de Marrakech et président du syndicat des avocats du Maroc. 

Que dit la loi? 

Selon l’article 490 du code pénal marocain, les personnes non mariées ayant des relations sexuelles hors mariage sont punies d’un mois à un an de prison. En juillet 2015, Mustapha Ramid, alors ministre de la Justice et des libertés, affirmait néanmoins que rien dans la loi “n’interdit une relation entre deux personnes à condition qu’elle ne soit pas consommée publiquement et au vu des gens”. Mais dans les faits, cette loi entraîne un contrôle systématique dans les hôtels: les couples marocains doivent présenter un acte de mariage pour pouvoir accéder à une chambre. 

La délégation du tourisme de Marrakech, que nous avons contactée, souligne de son côté que pour les hébergements de type pension, où il y a des dortoirs, la mixité est interdite pour les Marocains. “Les étrangers peuvent aller dans des dortoirs mixtes mais pas les Marocains”. La délégation du tourisme d’Essaouira, autre ville très prisée des jeunes touristes, confirme cette interdiction. “Le propriétaire de l’établissement doit déposer les dossiers des clients qui ont été accueillis dans son établissement. On voit alors quelles nationalités ont occupé les dortoirs. C’est une question sécuritaire qui relève des services de police ou de gendarmerie en milieu rural”, nous confie-t-elle.

Mais quid des Marocains qui voyagent seuls et se retrouvent, sans le vouloir, le même soir dans le même dortoir? Doivent-ils être mis à la porte ou payer plus cher pour une chambre privée simplement à cause du hasard? Pour éclaircir les choses, nous avons tenté, à plusieurs reprises, de contacter Mohammed Sajid, ministre du Tourisme, du Transport aérien, de l’Artisanat et de l’Économie sociale. En vain.