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14/12/2018 09h:29 CET | Actualisé 14/12/2018 09h:46 CET

[+212] Le vertige de la liberté

"Tu passes deux semaines au Maroc, on va déjà essayer de te caser, Salma."

Juanmonino via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - Une soirée, une terrasse rue de Turenne dans le IVe arrondissement de Paris. Sophia et Salma (les prénoms ont été modifiés) se retrouvent pour discuter, boire un café et puis s’ouvrir, sur le précipice qui, peut-être, les attend.

SALMA :

Ma mère me demande si j’ai un mec, mon père ne me demanderait jamais ça. Il n’oserait pas. Mon père ne me demanderait jamais ça et je crois que (silence), ouais, non. Il n’oserait jamais.

SOPHIA :

Je ne t’ai pas dit, mais tu sais que depuis que ma tante maternelle est ici, c’est très pénible. Elle passe son temps à me poser des questions sur mon ex. Et pourquoi Mehdi n’est plus avec toi? Blablabla…

SALMA :

(Cri d’effroi)

SOPHIA :

On me demandait presque s’il y avait quelque chose qui n’allait pas chez moi. Comme un truc qui cloche. Elle m’a demandé si par hasard je n’étais pas trop gentille, parce qu’il ne faut pas être trop gentille. Il ne faut pas être trop méchante non plus, quoiqu’il en soit c’est toujours ma faute. Qu’est-ce qu’elle en sait si je suis trop gentille? Rien du tout. Il y a des choses que je ne peux pas supporter chez un mec et je ne les supporterai pas. Je ne vais pas changer ma personnalité pour plaire à un mec.

SALMA :

Je ne parle jamais de mes relations avec ma famille tu sais…

SOPHIA :

De l’autre côté de ma famille, c’est comme toi. Mon grand-père a demandé à ma mère si j’avais un mec dans le sens, si je comptais me marier. Prochainement. Alors que lui est plutôt libéral dans sa tête. Je suis sûre que c’est ma grand-mère qui lui a insufflé cette idée. Mais j’ai envie de leur dire “j’ai 23 ans!”.

SALMA : 

Moi si je dis à mon père ou mon grand-père que j’ai envie de me marier à 22 ans, ils ne vont pas très bien le prendre. Ce n’est pas ce qu’ils veulent pour moi.

SOPHIA :

C’est juste parce que j’étais au Maroc pendant quelques temps. Maintenant que je suis revenue à Paris plus personne ne me pose la question.

SALMA :

C’est pour ça que je te disais que c’était compliqué d’être au Maroc.

SOPHIA :

Tu passes deux semaines au Maroc on va déjà essayer de te caser, Salma.

————————————-

À 23 ans à peine, je n’avais pas prévu de rentrer vivre au Maroc. C’était trop tôt pour la destinée, le mektoub. J’étais déjà lassée de leurs arguments vains à mon égard, trop entendus, trop escomptés. J’étais pourtant l’une des rares qui, à mon arrivée à l’étranger, s’évertuait à se lier avec les autres, parce que siéger trop près de mon peuple m’aurait limitée dans mon entreprise. A l’exception de mes amours qui arrivaient dans ma vie souvent par hasard, jamais par préméditation.

Je suis donc revenue dans ma sainte patrie le temps d’une année, feignant devant le monde entier que j’y eusse ma place, attendant patiemment l’élu, persuadée qu’il serait là, dans quelques jours, mois, ou semaines. J’étais prête à patienter vaillamment. Au risque de me perdre, je n’aurais jamais pris une telle décision sans avoir été certaine que cet homme-ci n’était pas sûrement le bon. Romantique, certes, mais pas conventionnelle. Après tout, marocaine ou non, n’est-ce pas l’espoir le plus élevé de l’être amoureux? N’est-ce pas la plus grande bêtise de celui qui aime, de raisonner en termes d’immortalité? J’avais bien conscience que le mariage était un contrat social, un acte juridique qui scellait des destinées, mais pas l’essence même d’une vie, alors, contrairement à certaines filles, je ne m’en souciais pas, par-dessus tout, ce n’était pas un sujet pour moi. L’âge n’est finalement même pas un critère qui me mène vers ce raisonnement, ce sont surtout les expériences.

Finalement, j’étais seule. La tristesse universelle qui survient après une séparation, qui aurait pu ou dû m’assaillir à ce moment ne put même avoir lieu, impossible de faire mon deuil. Bien pire m’attendait tout près, au tournant, pire que le simulacre savant de la séparation. Des multitudes de questions, une inquisition au goût âpre, des reproches. C’était finalement de ma faute. Cette explication sacrée était la seule qui semblait raisonnable auprès de ceux qui devaient pourtant m’entourer d’amour. Naturellement, ma famille proche était compatissante dans un schéma traditionnel de bonté et d’affection, mais du reste, je ressentais auprès de ceux qui m’étaient un tout petit peu plus étrangers, une incompréhension et un mépris. Comment peut-on laisser filer un mec pareil? Ould flan? De bonne famille, très beau, adorable à ce que tout le monde dit ? Et si je ne l’avais pas laissé filer comme ils le disent si bien, si je ne souhaitais pas le faire, s’il s’agissait d’une décision qui lui appartenait? Et si j’étais profondément malheureuse à cette période de ma vie à cause d’autre chose, de bien plus profond que le statut, la famille, si c’était tout simplement un amour sincère qui était perdu peut-être pour toujours? Lui-même n’était pas aussi dur avec moi.

À ces reproches, ces incompréhensions et ce mépris se sont greffées des recommandations. Il semblait que la séparation m’ennoblissait physiquement et que j’étais plus belle alors. Tandis qu’un regain de tendresse les percutait, ils souhaitaient faire au mieux. Après tout, une femme au cœur de sa vingtaine ne pouvait supporter la solitude au risque de vendre son âme au diable, fréquenter des hommes qui pourraient la souiller. Ma famille était à l’affût de la moindre occasion qui pourrait s’offrir à moi auprès de leurs amis puis, ils tentèrent de me présenter des nouvelles recrues. Sans égard ni respect pour mon deuil amoureux, j’ai dû les écouter patiemment en mettant toutes ces élucubrations sur le compte d’une culture particulière axée sur le couple. Mais il ne s’agissait pas de n’importe quel couple, ni de n’importe quels hommes.

C’était dans une perspective de classement à jamais, pour que mon destin soit scellé pour la vie, pour me libérer du poids du célibat définitivement. Devenir une femme, mariée. Tandis que par le passé mes études s’élevaient comme une épée de Damoclès sur leurs idées archaïques, le fait d’avoir fini ces dernières les cristallisait en un épisode subsidiaire de ma vie. Ils ne me concevaient plus comme une femme qui pourrait gagner son indépendance, mais comme une jeune fille à marier. Si possible avec un Fassi, de bonne famille, et surtout diplômé d’une très bonne école (de commerce, d’ingénierie, de médecine?). Plusieurs prétendants s’avancèrent plus discrètement ou plus directement. Des rendez-vous devaient s’organiser, cafés, restaurants et réunions plus officielles, mais j’y échappais, et je m’en dérobe encore avec beaucoup de force. Aux évènements pseudo-officiels organisés par ma propre famille, des regards insistants semblaient reconnaître en moi une fille qui siérait parfaitement aux exigences imposées. D’autres semblaient me demander de regarder à mon tour par reconnaissance. Mais je refuserai toujours. Si par le passé je n’ai choisi que des hommes qui “convenaient” parfaitement à leurs exigences, ce n’était qu’un hasard, et je les aurais choisis avec ou sans leur nom, leur statut, leur argent ou leur privilège.

Dans un esprit de conquête, aujourd’hui plus que jamais je dois sceller un pacte avec moi-même, celui de ne pas céder, par peur de finir “vieille fille” ou aigrie ou je-ne-sais-quoi d’autre comme concept qui n’a fait que renforcer la faiblesse de la femme dans notre culture. La liberté est un apprentissage, un travail de longue haleine pour la femme marocaine où qu’elle vive. La société nous a toujours appris à accepter. Accepter le fait que l’on fasse des choix à notre place, accepter les choix d’autrui indépendamment de nos propres volontés et aspirations. Il nous appartient de modifier ces règles et surmonter ces obstacles au risque de supporter bien plus que des paroles en l’air blessantes. Une fois cette indépendance conquise le monde m’appartiendra, à moi seule, et rien ne me fera plier. Soyons prêtes pour que le système de valeurs succombe une fois pour toutes.

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