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24/06/2018 16h:21 CET | Actualisé 24/06/2018 16h:45 CET

Le triomphe des Turquies

"Si l’occident reste obsédé par le discours démagogique et souvent populiste du président turc, il en oublie les réels équilibres qui agitent ce pays et la région."

ARIS MESSINIS via Getty Images
Un piéton devant le portrait du président turc Recep Tayyip Erdogan (à gauche) et du leader du parti du mouvement nationaliste (MHP), Devlet Bahceli. Istanbul, le 19 juin 2018

INTERNATIONAL - À la veille du scrutin électoral anticipé du 24 juin 2018, la presse européenne continuait à se faire l’écho de la menace islamiste fantasmée provenant d’Istanbul. Mais loin d’être ce terrible dictateur tant décrié, le démocrate autoritaire et conservateur Recep Tayip Erdogan est en perte de vitesse, son pays quant à lui est plus que jamais triomphant, malgré la crise économique qui pointe son nez.

Muharrem Inçe, c’est le nom du possible successeur du président turc et homme fort d’Ankara depuis 2002, Recep Tayip Erdogan. Et s’il n’a que peu de garantie de gagner pour le scrutin anticipé de 2018, les sondages restant favorables au président sortant, c’est en tout cas son ambition. Cet homme est le leader des progressistes de gauche. Son défi? Faire progresser le nombre de voix du CHP, son parti, Le Cumhüriyet Halk Partisi, crée en 1919 et héritier historique du kémalisme, la doctrine et la pensée de Mustapha Kemal Atatürk, le “père” des Turcs et fondateur de la Turquie moderne en 1923.

Plus concrètement, il espère imposer un second tour, là où le redoutable leader Erdogan avait habitué le monde à des élections gagnées, démocratiquement, dès le premier tour. Muharrem Inçe est la preuve vivante qu’il existe une réelle opposition en Turquie. Car le leader de gauche est très bon orateur, comme d’ailleurs son rival sortant. Ses meetings rassemblent de toutes parts, voilées, non voilées, Kurdes et Turcs, tous réunis avec un seul objectif: l’alternance pour de meilleurs lendemains. Ce mouvement est aussi la preuve que la presse occidentale s’emporte sans réels fondements contre l’AKP, formation d’Erdogan aux manettes depuis 15 ans, qu’elle accuse de faire le lit d’une future république islamiste.

De nombreux observateurs s’accordent à dire que si le scrutin n’avait pas été anticipé de 18 mois (il aurat du avoir lieu initialement en novembre 2019), Muharrem Inçe aurait pu l’emporter. Mais voyant qu’il était attendu au tournant, Erdogan a fait sienne la devise vieille de 2000 ans, du stratège chinois, Sun Tzu: “ne jamais livrer bataille là où l’on vous attend”.

Toutefois si le président turc Recep Tayip Erdogan est assuré d’une réélection, il n’en demeure pas moins que sa formation, l’AKP, le parti conservateur abusivement qualifié d’islamiste, entamera son recul au parlement. Partagés entre les pronostics catastrophistes de la presse occidentale, ou les éloges admiratifs de journalistes acquis aux thèses de la renaissance turque, rares sont les observateurs qui parviennent à développer un point de vue neutre et dépassionné quant aux bouleversements considérables qui ont marqué la Turquie sous l’ère d’Erdogan.

Quelques chiffres peuvent illustrer ce que bien des discours ont peine à expliquer. En 2002, la Turquie comptait 31 millions d’électeurs, sur 41 millions d’inscrits. En 2015, ils étaient 43 millions à avoir voté sur 57 millions d’inscrits. En 13 années donc, c’est 12 millions d’électeurs en plus qui se sont rendus aux urnes. 16 millions en plus se sont inscrits sur les listes électorales. Le 24 juin, les chiffres des électeurs tournent autour de 50 millions, les inscrits plus de 60 millions. Une prouesse démocratique. Un élan salutaire pour le régime républicain laïc qui s’était essoufflé au début des années 2000.

Ce glissement n’a pas profité qu’à l’AKP, loin s’en faut. Le parti laïc de Muherrem Inçe est passé de 6 millions de voix en 2002 à 12 millions en 2015, soit le double.

Jamais le parti de Mustapha Kemal Atatürk n’aura eu autant de voix que sous Erdogan. Et Erdogan, qui a incontestablement été séduit par la tentation du repli autoritaire, se voit rappeler par l’opposition que l’alternance est peut-être pour plus tôt que prévu. Car oui, c’est ce mot aujourd’hui qui manque aux Turcs: alternance.

Au pouvoir depuis 2002, l’AKP qui a de multiples réalisations à son actif, peine aujourd’hui à faire face à la dépréciation de la livre turque. Et si c’est en promettant de mettre fin à la crise monétaire qui agitait la Turquie jusqu’en 2002 que l’AKP a été élu, promesse d’ailleurs largement honorée, c’est peut-être à cause d’une nouvelle crise du cours de la livre turque que l’AKP perdra. En effet, la hausse des taux d’intérêt doublée de l’inflation que connait le pays menace sérieusement d’entamer le pouvoir d’achat des classes moyennes, notamment celles de l’intérieur du pays, là où se situent les fiefs et réservoirs de voix de l’AKP. C’est d’ailleurs une des principales raisons pour lesquelles le président Erdogan a convoqué ce scrutin anticipé. Mais bien plus que cela, les vastes purges menées, et la tentative de mettre le corps des magistrats en coupe réglée pourraient aussi pousser un grand nombre d’électeurs turcs dans les bras du leader du CHP, Muharrem Inçe. Ceci dit, le CHP, s’il a officiellement condamné les purges, les a tout de même tolérées tacitement.

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Portrait du candidat de l'opposition Muharrem Inçe pendant un rassemblement de campagne à Uskudar en Turquie, le 16 juin 2018.

Car pendant que d’une part l’AKP manœuvrait à éliminer les partisans du prédicateur islamiste Fethullah Gülen, qui menaçaient le monopole du discours islamiste dont se sont arrogés fallacieusement les conservateurs de l’AKP, le CHP quant à lui négociait en position de force avec une majorité trop occupée sur son flanc droit et en perte de soutiens internationaux. Nous sommes bien loin de l’affrontement des valeurs si cher à tant d’analystes européens.

Et pour cause, si l’occident reste obsédé par le discours démagogique et souvent populiste du président turc, tout en criant au loup islamiste aux portes de Bruxelles, il en oublie les réels équilibres qui eux agitent bel et bien ce pays et la région, et risquent de durablement peser sur la balance.

Car ce n’est pas la renaissance du Califat islamiste que prône Erdogan. Loin de là, et son alliance avec Poutine pour écraser le dernier avatar de cette erreur de l’Histoire qu’est le Califat, je nomme Daech, en est la preuve. Ce dont rêvent Erdogan et les caciques de son parti, c’est la renaissance de l’Empire ottoman. Bien sûr, il n’est en aucun cas prévu de restaurer cet empire sous son ancienne forme, mais de profiter des liens toujours existants pour restaurer la prééminence d’Ankara sur le monde arabe, l’Europe de l’est, l’Afrique musulmane et les ex républiques soviétiques turcophones d’Asie centrale, comme le Turkménistan ou l’Azerbaïdjan. Restaurer un monde turc, renforcer le panturcisme, répandre la langue turque, ériger l’hégémonie turque au rang de la première des priorités d’Ankara.

En cela Erdogan a déjà remporté de nombreuses victoires. La présence turque en 2002, que ce soit dans le monde arabe ou en Afrique était dérisoire et épisodique. Aujourd’hui, de l’implantation d’unités industrielles un peu partout dans cet espace, aux produits culturels tels que les séries télé et sitcom, mais aussi au textile et habillement, à l’armement, aux divers produits de consommation exportés à prix ultra-compétitif sans les défauts qualitatifs du  “made in China”, la Turquie se déploie de plus en plus, doucement mais sûrement. Résultat, des minorités d’expatriés conséquentes et au look bien occidental loin des clichés véhiculés, ont vu le jour de Casablanca à Doha, en passant par Dakar, Alger, Le Caire ou encore Beyrouth ou Bakou. Les touristes d’Afrique et du Moyen-Orient, d’habitude friands de Paris, Londres et Marbella, optent de plus en plus pour les rives du Bosphore pour passer leurs vacances. L’actualité de la politique en Turquie autrefois superbement ignorée par le reste du monde arabe, agite aujourd’hui les tribunes des experts et des journalistes de tous bords. La diplomatie turque cantonnée à un rôle de support aux activités de l’Otan jusqu’en 2002, est aujourd’hui active sur tous les plans, et s’arroge en alternative crédible aux puissances du sud, Chine, Inde ou Maroc, qui s’aventurent en Afrique. La visite du président turc à Alger, Bamako, Nouakchott et Dakar en avril dernier en est l’ultime exemple.

Des bases militaires turques ont même fait leur apparition au Qatar et en Somalie, hors mandat de l’Onu, à la demande des gouvernements souverains de ces pays. Le message est clair.

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Le président malien Ibrahim Boubacar Keita (à droite) accueille le président turc Recep Tayyip Erdogan à son arrivée à l'aéroport de Bamako, le 2 mars 2018.

Ce n’est donc pas à un dirigeant islamiste que l’Europe avait affaire depuis 2002, mais à un dirigeant souverainiste et nationaliste, dans la plus pure tradition droitière européenne, conservateur et autoritaire. À la limite quelque peu expansionniste. Un dirigeant nostalgique de la puissance de son pays par le passé, plus qu’il n’est nostalgique des gloires de l’islam du VIIè siècle. Un admirateur de Soliman le Magnifique, s’affichant régulièrement aux côtés des portraits de Mustapha Kemal Atatürk. Un allié idéologique de Viktor Orban ou de Poutine, et pas du tout d’un Khamenei ou d’un Morsi. L’idylle entre l’AKP et le parti de Devlet Bahceli, le “Le Pen” turc, en est une belle illustration. Chantre de la défense des droits des Palestiniens, sans rompre les relations diplomatiques avec Tel-Aviv, Erdogan sait bien se jouer des paradoxes. En fin de compte, le discours islamiste n’est lui que le vernis, la propagande populiste, l’alibi.

Trop absorbée par les analyses simplistes du choc des civilisations théorisées par Samuel Huntington, l’Europe n’y aura vu que du feu. Les Etats-Unis quant à eux, imprégnés du constructivisme en relations internationales, cette théorie développée par le très européen Alexander Wendt, qui place l’idée d’adaptation au sommet des instincts de survie des États, n’ont jamais vu en Erdogan autre chose qu’un capitaliste de droite, à la tête d’un allié de l’Otan.

Mais en Europe aussi, certains dirigeants, notamment ceux de Berlin, à leur tête Angela Merkel, ont bien compris depuis quelques années le cœur de la stratégie des néo-ottomans d’Ankara. En établissant des deals sans l’aval de Bruxelles, notamment sur la question migratoire, l’Allemagne a agi en cavalier seul.

Mais au-delà des rêves de grandeur du président turc, la renaissance turque est un fait. Devenue la 18ème puissance économique mondiale en un temps record, la Turquie s’impose de plus en plus sur l’échiquier international. Avec des exportations de plus de 180 milliards de dollars, ce qui n’empêche une balance commerciale déficitaire, les produits turcs ont leur place dans les étals des supermarchés du monde. La multinationale spécialisée dans l’électroménager BECO en est une belle illustration.

Mais surtout, la Turquie parait être à l’épreuve des maux qui la menacent. Le terrorisme s’est considérablement réduit. La crise des migrants syriens semble toucher à sa fin grâce à la nouvelle alliance avec Poutine. Et la crise économique reste moins redoutable que de nombreux analystes monétaires prévoyaient. Mais peut-être est-il trop tôt pour se prononcer.

Reste le problème kurde. Les velléités identitaires au Kurdistan turc (au sud-est du pays) sont toujours véhémentes, mais depuis quelques années restent canalisées par le HDP, parti du leader autonomiste mais non indépendantiste kurde Selahattin Demirtas, qui a mené la campagne depuis la prison, et qui pour le second tour appellerait à voter pour la gauche nationaliste turque. Les scores des partis nationalistes AKP et le CHP sont d’ailleurs en constante augmentation dans cette région du pays.

Et enfin, souvent nous reviennent à l’esprit les images des masses stambouliotes, en ce mois de juillet 2016, faisant face aux chars de l’armée pour stopper l’aventure putschiste d’une clique d’officiers aux obscurs dessins. Cette démonstration qui a tenu en haleine le monde entier et soulevé un vaste élan global de sympathie pour la Turquie témoigne de la maturité d’un peuple acquis aux valeurs de la démocratie, de la séparation des pouvoirs et de la liberté d’expression.

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Des manifestants turcs célèbrent le 5e anniversaire du mouvement de protestation du Parc Gezi, le 31 mai 2018.

La croissance économique continue depuis l’an 2000 a favorisé l’homogénéisation du peuple turc. Et les images paradoxales des femmes voilées brandissant les portraits d’Inçe, et celles des jeunes adolescentes cheveux aux vents s’époumonant pour Erdogan sont un bel exemple de la réalité de l’affrontement que vit la Turquie: une opposition gauche/droite, conservateurs contre progressistes. L’islamisme tel qu’on le définit, qu’on le vit dans le monde arabe, dans les pays musulmans, aura été le grand perdant des années Erdogan, mises à part quelques mesurettes qui ont fait plus de bruit qu’autre chose.

La campagne électorale du mois de juin aura été bien perceptible. Un véritable exercice démocratique, qui témoigne d’une renaissance de la gauche laïque, face à une droite conservatrice plus que jamais nationaliste. Les restaurants bondés à midi en plein ramadan, les mosquées tout autant le jour de l’Aïd. La Turquie est aujourd’hui le modèle et la preuve incontestable pour tous ceux qui en doutaient jusque-là, qu’islam et démocratie sont compatibles. La révolution nationaliste kémaliste n’aura jamais été aussi légitime qu’en 2018, et la touche d’Erdogan y est pour beaucoup.

Mais à n’en point douter, les Turcs survivront à Erdogan, qui finira par s’en aller à la faveur d’une alternance. Car oui, il y aura une alternance. Le système républicain hérité de Mustapha Kémal continuera. Et le pays ne s’arrêtera pas de jouer le rôle de puissance régionale et méditerranéenne qu’il incarne depuis toujours. Autrefois partagés entre “Turquie blanche”, celle des élites stambouliotes laïques et du littoral aux gratte-ciels flambants neufs, et “Turquie noire”, celle de l’intérieur des terres, des paysans désargentés et des mosquées, les habitants du pays des derviches tourneurs semblent enfin trouver aujourd’hui leur équilibre. Et plus que jamais en ce 24 juin 2018 ils n’ont été aussi rassemblés. C’est cela le triomphe des Turquies.