ALGÉRIE
26/10/2018 11h:33 CET | Actualisé 27/10/2018 09h:37 CET

Le trauma colonial ou la peur de disparaître

Si vous êtes algériens et que  la situation actuelle vous angoisse parce que vous ne comprenez pas cette invisibilité qui fait peur et paralyse, alors il faut absolument lire “Le trauma colonial”, de Karima Lazali

Facebook/Koukous Editions

Si vous voulez comprendre ce qui se joue autour de la manière dont les dirigeants algériens se succèdent en s’entretuent physiquement et symboliquement, d’hier à aujourd’hui, si vous voulez répondre à cette question obsédante, “qui est qui ?” et si en plus vous êtes algériens et que  la situation actuelle vous angoisse parce que vous ne comprenez pas cette invisibilité qui fait peur et paralyse, alors il faut absolument lire “Le trauma colonial”, de Karima Lazali et suivre son incroyable enquête sur les “effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie”.

 

Questionner ce qui se cache, c’est le métier de Karima Lazali, psychologue clinicienne et psychanalyste qui, depuis 17 ans, entre Alger et Paris, analyse ce qui se refuse au dévoilement chez chacun de ces algérien.nes qui viennent la consulter pour sortir des lourds tunnels de la souffrance. Depuis cette longue pratique s’élabore un premier constat doublé d’une impuissance. Si les algérien.nes, arrivent dans son cabinet de consultation comme le reste du monde avec leurs censeurs, leurs interdits, la famille, la religion, la politique, censeurs dont normalement au cours d’une cure analytique on finit par se débarrasser pour enfin aborder la construction de ce que l’auteure appelle “sa subjectivité”, elle constate que malheureusement face à ces analysés, algérien.nes, cette séparation ne s’opère pas. Impossible de décoller l’Un de ses très nombreux colocataires, cet Autre.

“Qui est qui ?” et “qui suis-je ? moi tout seul”, répondre à cette question, ici, n’est pas existentiel, mais une question de santé mentale.

Mais le malaise devient encore plus complexe quand elle analyse les détournements, les arrangements que met en branle le souffrant pour contourner ces féroces censeurs et faire quand même ce qu’il “est interdit de faire”.  Mensonges, dissimulations hypocrites, les stratégies sont multiples pour rendre invisible la transgression de ce qui est interdit.

Des stratégies d’invisibilité, nous dit l’auteure, qui se retrouvent aussi bien dans la sphère de l’intime que de la chose publique, la politique, dans de multiples cachettes qui tout en permettant aux individus de vivre ensemble sans se mettre en danger ne font que reproduire l’ordre établi moral, religieux et politique. Sans parole, ni intime, ni publique, ces transgressions individuelles et secrètes n’ébranlent pas la Cité du mensonge mais au contraire la renforcent dans une invisibilité destructrice d’individualité et donc de citoyenneté. Comment se construisent ces subjectivités “troublées et agissantes” quand comme en Algérie “le sujet vise en permanence un dépassement de l’histoire et pourtant au moment où il est censé s’en libérer, il s’y réenglue et s’en sert de couverture” comme “on fuit”, “se dérobe” à “toute question portant sur sa responsabilité”? Plutôt se retourner contre son corps avec une psyché aussi encombrée que de prendre le risque de tout faire exploser en s’affirmant singulier ?

Y aurait-il, interroge l’enquêtrice, dans ces impossibilités et ses contournements, dans ces douloureux arrangements, une singularité algérienne ? Et de quoi cette peur insurmontable de se vivre pleinement, libre et singulier est -elle le nom dans la dictature du mensonge ?

Comment faire parler le “Je” ?

Et puisque le “Je” refuse de se dévoiler, notre clinicienne se tourne alors vers ses indécollables colocataires, la famille, la politique, la religion etc. qui l’habitent pour questionner les fondations de la toute puissante Maison des souffrances qui transperce et qui cloue les histoires individuelles à l’histoire d’une nation.

Une nation, faut-il le rappeler dont les frontières géographiques ont été dessinées par et avec le colonialisme, au point de se demander, à la lecture de K.Lazali, si elles n’ont pas fini par se confondre avec la construction de cette Maison de souffrances, entraînant ce que l’auteure appelle :“Le trauma colonial”.

Lire cette enquête “sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale” est, aussi bien par sa démarche que par ses conclusions, tout simplement vertigineux.

Un vertige perturbant qui révèle non pas pour la nième fois les méfaits du colonialisme mais ce qu’il a laissé derrière lui comme une bombe à fragmentation qui, quand elle explose, n’épargne ni les corps, ni la terre, ni le passé, ni le présent et peut être même pas le futur.

Aussi que l’on ne s’y trompe pas, si cet ouvrage interroge le passé, c’est pour mieux interroger le présent. Parce qu’il y a aujourd’hui en Algérie, une urgence à soigner un pays qui vient de vivre l’une des séquences de son histoire les plus sidérantes. Nous nous sommes entretués (années 90/2000), massivement et dans une violence inouïe, spectaculaire, lors de ce que l’auteure nomme, avec une belle justesse « la guerre intérieure ». Sans ce drame majeur, ce livre n’aurait pas la puissance qu’il prend aujourd’hui : « Les questions relevant du « comment en sommes- nous arrivés là ? », et « pourquoi ce déferlement de pertes hémorragiques ? » - les morts, les disparus, les massacres et la barbarie - restaient en souffrance. Un désarroi massif s’est répandu, à partir de la dimension collective d’une détresse envahissante et insaisissable. Les bords du dedans et du dehors, si protecteurs habituellement, devenaient fragiles et poreux. » Et l’auteure de conclure : « Cette situation nous conduit à penser que nous avons affaire à des subjectivités qui véhiculent un grave « trauma social », dont les causes et les remèdes se cherchent encore. »

Alors elle cherche et appelle ce trauma, “le trauma colonial”, la piste de ce trauma étant  là presque évidente tant elle traverse aussi bien, les souffrants français que les souffrants algériens qui la renvoient à l’histoire coloniale.

Et de s’interroger : Ce trauma a-t-il une histoire ? Et se transmettrait-il de génération en génération ?

De l’impensé au trauma  

Pour répondre à cette énorme question notre clinicienne se transforme alors en archéologue à la recherche des traces de cette déflagration, l’irruption coloniale, qui se cache entre “les vides”, les silences, et les “trop pleins” de récits mystifiés qui entre l’Algérie et la France se partagent, sans faire miroir, l’impensé, cet art d’effacer au service de la politique.

L’impensé de la politique coloniale et son récit civilisateur qui plonge les souffrants français dans un océan de perplexité, eux aussi habités par cette Histoire, sans parole, qu’ils n’ont pas faite mais dont ils retrouvent héritiers, malades de culpabilité. L’impensé de la politique à l’algérienne devenue indépendante et libre, croit-elle, de s’écrire alors qu’elle interdit à son tour de questionner ce qui, dans cet énorme magma, de la colonialité à la guerre de libération nationale, a été reçu en héritage, individuellement, de cette bombe à fragmentation. Interdit de penser et donc de réparer. Il ne s’agit pas ici de déclarer toutes les souffrances égales mais d’éclairer le rapport historique et malsain qu’elles entretiennent et qu’elles transmettent, peut-être, de génération en génération.  

Dans un tel contexte, il ne s’agit plus pour réparer en clinicienne de faire ”(…) un travail de déconstruction mais bien de construction de traces, restées hors mémoire.”

Mais où trouver ces fragments de la bombe, de la déflagration totale quand s’installe ce que l’auteure appelle, “la colonialité”, plutôt que le colonialisme, pour éclairer un rapport scellé entre celui qui a pris la place, le colon, et celui, condamné depuis, à chercher sa place, le colonisé. Dans l’Histoire bien sûr, mais surtout, dans la littérature, et c’est là que s’élabore toute l’originalité, le travail novateur et bienveillant de cet ouvrage, avec une belle intelligence (au sens de rendre intelligible), un engagement personnel, (l’auteure ne craignant pas de dire “Je”) et un véritable courage politique. C’est là qu’opère l’alchimie.

Ce qui est impensé n’est pas vide.  

La physique ne nous apprend-t-elle pas que “le vide a d’autres propriétés que celle de ne rien contenir ?” Et Karima Lazali fait le pari que la littérature peut le prouver. Et elle le prouve. Sous le regard étonné, bouleversé du lecteur, de la lectrice, dans un va et vient presque clinique avec l’histoire, l’écriture ainsi éclairée de chaque auteur, tous de graphie française, de chaque œuvre se révèle un champ de fragments de la bombe. Les traces sont là. Surprenant, jamais la littérature algérienne de langue française ne nous avait été révélée ainsi.

Chaque écrivain, Kateb Yacine, Nabile Farès, Jean Mouhoub Amrouche, Yamina Mechakra, Samir Toumi, Amellal, Salim Bachi, Tahar Djaout, le chercheur d’os assassiné, les anciens et les nouveaux servant ainsi de parolier singulier à la longue litanie des plaintes et des souffrances d’algériens et d’algérienne, faisant presque office des paroles confidentielles des souffrants algériens en analyse. Car, nous dit l’auteure, “l’histoire ne parle pas seule, ce sont les sujets qui la font parler et, dans le meilleur des cas, ils en disputent l’interprétation aux historiens et aux politiques.”

Relire ces auteurs sous cet éclairage, dans une belle alliance entre l’écrivain “qui écrit” et « la psychanalyste qui “lit ce qui dans le texte se loge dans le blanc des marges”, une toile de fond se tisse, se ligue et dévoile ce “qui a été et continue d’être effacé par le politique.”

Lire ce travail c’est comme assister à la naissance, à la construction de cette subjectivité indigène colonisée qui ne se dérobe plus.

Et ce dévoilement témoigne pour tous que la colonialité est toujours là, à l’œuvre, elle n’est pas l’histoire mais son effet « (...) pleinement incluse dans les subjectivités. »

Et l’un de ses effets, nous apprend l’analyste, le plus meurtrier serait, au cœur du trauma colonial : la peur de disparaître.

D’abord parce que l’entreprise coloniale a œuvré à cette disparition, dans une violence terrifiante, à la fois physique et symbolique, entre colonie de peuplement (de remplacement ?) expropriation massive de la terre des ancêtres, effacements des traces des ancêtres, langue, culture, jusqu’à la manière de les (re)nommer. Mais pas seulement, à l’indépendance, le politique n’a pas permis d’honorer nos morts et nos disparus : « Les désastres de la guerre de conquête sont très rarement mentionnés et le fait qu’un tiers de la population ait alors disparu semble relever d’un oubli. »

La peur de disparaître qui déborde notre conscience pour faire trembler nos corps ce n’est pas la peur de la mort, c’est pire, c’est la crainte de rejoindre ce deuil impossible de tous ces morts qui nous « possèdent » parce que les ayant laissés sans sépulture nous n’avons pas témoigné qu’ils étaient morts. « (…) Ce qui a disparu fleurit au détriment de ce qui va naître. », écrit K. Yacine en véritable maitre éclaireur de l’ombre.

« Les sujets sont assiégés dans leur intériorité par l’esprit de la disparition. Là se loge le véritable « pacte colonial », qui maintient les vivants à une place d’ombre d’eux-mêmes. Les vivants sont captifs d’une forme de fascination problématique : comment donc quitter ses disparus en l’absence d’un ensevelissement collectif. »  Des disparus qui s’accumulent pendant qu’il est encore et toujours interdit par décrets de parler des malheurs depuis la colonisation à la libération jusqu’à la guerre intérieure.

Il y aurait là, ajoute l’auteure, comme une continuité du pacte colonial dans la manière de gouverner de l’Algérie coloniale à l’Algérie indépendante : fabriquer des disparus et les faire disparaître. Effacement des mémoires. Une épouvantable fabrique de la peur et donc de l’inertie.

Et l’auteure de nous inviter à reconnaître la part sombre de ce pacte : notre responsabilité contemporaine dans la fabrication de la colonialité.

Comment s’en libérer collectivement et individuellement ?

D’autant plus que la gouvernance de l’Algérie indépendante souffre d’une autre perte incrustée dans nos mémoires, silencieuse comme un autre fragment de bombe : la perte du père.

Sans père, sans loi pour dire la filiation, pour désigner le successeur, ”’effraction coloniale qui a orchestré la disparition des pères et leur déchétisation a plongé les fils dans une situation impossible dont le fratricide résulte”.

Les fils errants s’entretuant et se succédant depuis dans l’illégitimité telle une constante nationale invisible, de l’assassinat d’Abane Ramdane (1957), le massacre de Melouza, jusqu’à l’assassinat, de Mohamed Boudiaf (1992) et le massacre de Bentalha au cœur de la “guerre intérieure”.

Alors, conclut Karima Lazali : “Il serait maintenant bienvenu de se donner les moyens de faire du trauma une source de perpétuelles inventions pour la pensée et la politique. ”

C’est ce qu’elle a fait, en véritable maîtresse éclaireuse de l’ombre, et pour la subjectivité indigène que je suis c’est magistral.

 

“Le Trauma colonial, une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporain de l’oppression coloniale en Algérie”, éd. La Découverte (France). Ed Koukou (Algérie) 2018