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14/10/2019 11h:55 CET | Actualisé 14/10/2019 13h:06 CET

Le théâtre de Casablanca, quelle drôle de comédie!

Le Maroc moderne n’a pas su mettre à profit cette manne culturelle pour en faire un secteur générateur de croissance.

CHRISTIAN DE PORTZAMPARC

CULTURE - Pendant la rentrée culturelle du mois de septembre 2019, on s’attendait à voir défiler sur nos fils d’actualité Facebook et dans la presse, le programme de la saison culturelle du grand théâtre de Casablanca, pour les trois prochains mois à défaut de l’année 2019-2020. A l’instar des programmes des Instituts français, Villa des Arts ou Lboulevard. Sauf que le grand théâtre accuse presque 1 an de retard (10 mois, précisément). Sa construction a été achevée en juin 2019, avec 6 mois de retard. Depuis ces trois derniers mois, il est fermé, victime de tergiversation pour décider de son gestionnaire.

Depuis le lancement des travaux en 2014, cinq années n’ont pas suffi à stimuler une réflexion constructive dictant le choix d’un gestionnaire et d’une programmation inaugurale digne de ce théâtre qui ambitionne d’être l’un des plus importants centres culturels d’Afrique et du monde arabe. Lors d’une récente conférence de presse, on apprend que la gestion culturelle du théâtre sera déléguée pour 2 ans à la SDL Casa Events et Animation! Celle-là même à qui avait été confiée la gestion du fameux festival de Casablanca en 2016, après que le festival a disparu depuis l’édition “rotanesque” de 2013. Finalement, Casa Events n’aura organisé que l’édition de 2017, puis annulé celles de 2018 et de 2019.

Rappelons que la régularité du festival de Casablanca, créé en 2005, revient surtout à Meriem Bensalah Chaqroun, Ahmed Ammor, puis Farid Bensaid (Orchestre philharmonique de Casablanca) avec Neila Tazi et Ali Hajji pour la direction artistique. Des personnalités rompues au domaine culturel et artistique. On se souviendra de la déclinaison audacieuse et réussie du festival en 3 modules pour l’année 2007: Casa Music, Casa Ciné et Cas’arts. En 2012, depuis que la wilaya a pris “les choses en main”, c’est le fiasco, rien ne va plus!

Le Maroc n’est pas exempt de théâtre public, comme on pourrait le croire. Il en existe une bonne vingtaine. C’est leur programmation qui demeure inconsistante voire inexistante. Tous sans exception offrent une ambiance morose et une absence d’âme culturelle excepté pour le théâtre de Cervantès de Tanger qui se meurt depuis les années 90. On se souvient du théâtre “Abderrahim Bouabid” à Mohammedia considéré alors comme le plus grand théâtre en Afrique, qui a subi huit années de tergiversations pour être ouvert, prouvant ainsi une absence complète d’engagement de nos politiques envers la culture. Nos aînés se souviennent du théâtre de Casablanca inauguré par Lyautey en 1920 et qui était accessible aux Marocains après l’indépendance. De grands noms de la scène marocaine y ont fait leurs débuts. C’est d’ailleurs là que feu Tayeb Sadiki voit sa  carrière propulsée quand il incarne le rôle du célèbre personnage de “Jha”, d’après une adaptation des “Fourberies de Scapin” de Molière. Jusqu’à l’année de sa démolition en 1984, il a offert une dynamique culturelle constante à la ville.

L’Etat en tant que “chef d’orchestre” de la culture au Maroc ne jouit ni de réputation ni de constance. Les “Dars Chabab” (maisons de jeunes) souffrent à l’échelle nationale de très mauvaise gestion et d’absence de programmation depuis des décennies, sans aucune volonté de les réhabiliter où de confier leur gestion à un prestataire privé. Leur programme, c’est le néant.

Bien que dépositaire d’une culture riche et diversifiée, qui a attiré de grands artistes et écrivains étrangers, le Maroc moderne n’a pas su mettre à profit cette manne culturelle pour en faire un secteur générateur de croissance pour son économie. Exemple éloquent: le cinéma. Destination privilégiée pour nombre de productions hollywoodiennes depuis des décennies, l’Etat n’ a pas su trouver le moyen pour développer une industrie cinématographique digne de ce nom. Le Nigeria, pays ayant connu un protectorat britannique en 1886 avant d’obtenir son indépendance en 1960, suivi par une période de troubles et de coups d’état . Sa première production date de 1992! Il est aujourd’hui la 3ème puissance cinématographique devançant de loin Hollywood!

Dans le domaine de la culture, l’Etat a failli. Les fonctionnaires ne sont pas habilités à gérer la culture au Maroc. L’exemple le plus récent de cette faillite est la tenue de la première édition des assises des industries culturelles qui ont pu enfin voir le jour grâce à la CGEM et notamment à Neila Tazi.

La SDL, censée être un outil d’exécution efficace du conseil de la ville, s’avère être visiblement un bras cassé! Casa Events et Animation fait polémique à la suite des nombreux scandales qu’elle accumule. Comme :

- Ne pas être en mesure d’organiser une simple conférence post-match, en l’occurrence, celle de la rencontre Wydad de Casablanca face au FC Nouadhibou ce 29 septembre dernier.

- Être incapable de réaliser une restauration efficace du complexe Mohammed V ce qui cause des fermetures successives du stade.

- Ne pas réussir à organiser de manière professionnelle le marathon de Casablanca, avec des échecs en 2017 et 2019.

- Ne pas trouver une marque pour Casablanca à laquelle les Casablancais adhèrent .“Wecasablanca” ne fait pas du tout l’unanimité. “Hna Bidawa machi Wecasablanca” (“Nous sommes des Casablancais et non Wasasablanca”). 

Les élus de la ville, en confiant aux fonctionnaires de Casa Events et Animation le soin de gérer le tout nouveau théâtre de Casablanca, font encore dans le bricolage institutionnel. La SDL ne possède pas les compétences artistiques et culturelles requises pour mener à bien la gestion d’un théâtre. Et, même si elle se tournait vers un prestataire, lequel choisirait-elle?

C’est une drôle de comédie qui s’annonce.