TUNISIE
07/06/2018 13h:42 CET | Actualisé 07/06/2018 14h:13 CET

Le témoignage poignant de ce rescapé du naufrage de Kerkennah

"Il est vraiment douloureux de rompre le jeûne avec quelqu’un, et de le voir flotter sur l’eau, mort, quelques heures après"

Wajdi Hadj Mabrouk, un des survivants du naufrage de Kerkennah, détaille dans une interview accordée à Zarzis Info, le malheureux concours de circonstances qui a mené au drame.

Embarcation surchargée et complications

L’embarcation de fortune était en piteux état selon Wajdi. Vers 23h, soit 2 heures après leur départ, le bateau a commencé à prendre l’eau par un trou, probablement une fissure causée par la surcharge.

Mais l’incident n’a pas dissuadé le “capitaine” qui leur a demandé de se mettre à vider le trop-plein d’eau à l’aide d’un seau. Après quelques kilomètres, et toujours selon le récit de Wajdi, la conduite d’échappement d’eau qui permettait jusque là à l’embarcation de continuer son chemin, s’est détachée et s’est mise à retourner l’eau dans le mauvais sens, créant ainsi la panique à bord et obligeant le bateau à faire demi-tour.

En quelques minutes, le bateau avait pris assez d’eau pour rendre presque impossible son écopage.

Selon Wajdi, ce qui a fait empirer la situation, c’est la décision du capitaine de continuer à naviguer en utilisant le moteur, alors qu’il aurait dû l’éteindre et leur laisser le temps de vider l’énorme quantité d’eau. Ils avaient un seau et des bidons qu’ils ont découpés pour y parvenir.

Mais en continuant à avancer moteur en marche, la situation s’est aggravée jusqu’au malheureux sinistre.

Il est vraiment douloureux de rompre le jeûne avec quelqu’un, et de le voir flotter sur l’eau, mort, quelques heures après.Wajdi Hadj Mabrouk

Wajdi décrit la panique qui s’était emparée de ses camarades, et comment chacun luttait pour sa survie. Heurts, bousculade, et griffures, ont marqué les minutes qui suivirent le naufrage.

Les plus chanceux s’en sont sortis, alors que les autres ont fini inertes, après une agonie des plus atroces.

Ils sont ainsi restés près de 5 heures dans les eaux froides des profondeurs méditerranéennes, et seuls les plus résistants ou chanceux ont échappé à la mort.

3000 dinars, le tarif de la mort

La traversée ratée aura coûté la vie à plusieurs, et 3000 dinars aux survivants.

Wajdi déclare que les passeurs touchent 2700 dinars pour le voyage entre Kerkennah et les côtes italiennes, en plus de 300 dinars pour le trajet entre Sfax et Kerkennah.

Interrogé sur comment lui et ses compagnons acceptent un tel risque, Wajdi se dit conscient de la dangerosité de la traversée, mais que l’espoir d’une vie meilleure l’emporte sur la peur.

“C’est évident qu’on se met dans la tête tous les scénarios possibles. Mais vous n’avez aucune idée de notre situation en Tunisie. On se dit que si des amis à nous ont réussi, nous aussi nous en sommes capables. Et nous essayons toujours de positiver, sans penser au pire” déclare Wajdi.

L’irresponsabilité manifeste des passeurs et tous ceux qui sont impliqués dans cette tragédie, aura conduit 68 personnes à une mort certaine. L’embarcation était de toute évidence défaillante, mais ceux-ci ont décidé quand même d’y installer 180 personnes.

Selon Wajdi, ils ne les ont pas informés du nombre d’individus qui seront à bord.

Des femmes enceintes et des africains de différentes nationalités

Le volontaire au Croissant rouge à Zarzis. Chamseddine Marzouk, qui s’est donné pour mission d’enterrer les migrants échoués sur place et ce depuis dix ans, affirme que parmi les victimes repêchées qui sont issues de pays d’Afrique sub-saharienne, il y a 4 femmes dont deux enceintes, et près de 15 hommes de différentes nationalités.

Ils sont actuellement dans une morgue à Sfax, en attente de leur trouver un endroit où les enterrer, car explique Marzouk, le cimetière de Zarzis a atteint sa capacité maximale et n’est plus en mesure d’accueillir de nouveaux corps.

Après ce drame qui a secoué tout le pays, une enquête pour déterminer les responsabilités dans cette tragédie été ouverte, menant en premier lieu au limogeage de 10 responsables sécuritaires.

Au lendemain du naufrage, la déclaration du ministre de l’Intérieur italien qui avait pointé du doigt les migrants tunisiens les traitant de criminels n’a fait qu’attiser le feu.  Des députés ont ainsi annoncé leur intention de demander au gouvernement italien des excuses officielles.

Le ministère des Affaires étrangères, s’est aussi déclaré “vivement surpris” par les propos du ministre italien, considérant qui’ “ils ne reflètent pas le niveau de coopération entre les deux pays dans la lutte contre la migration irrégulière”.

Le ministère a également annoncé que l’ambassadeur d’Italie en Tunisie a été convoqué afin de lui faire part de la position de la Tunisie.

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