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22/07/2015 12h:38 CET | Actualisé 22/07/2016 06h:12 CET

Le salafisme selon Daech: Une arme de manipulation massive

RELIGION - Le terme salafisme est issu du mot arabe "salaf", qui signifie "pieux prédécesseur", et fait référence aux premiers musulmans. Il prône ainsi un retour à la pratique ancestrale de l'islam, correspondant à l'époque du prophète et dont les musulmans se seraient éloignés.

alatelefr/Flickr

RELIGION - Le terme salafisme est issu du mot arabe "salaf", qui signifie "pieux prédécesseur", et fait référence aux premiers musulmans. Il prône ainsi un retour à la pratique ancestrale de l'islam, correspondant à l'époque du prophète et dont les musulmans se seraient éloignés.

Celui qui s'efforce d'emprunter leur chemin est un salafiste, quel que soit le groupe auquel il appartient, et celui qui enfreint leurs principes s'y exclut. Ce mouvement défend une lecture orthopraxe de l'islam, c'est-à-dire fondée sur la pratique: la spiritualité ne suffisant pas, le comportement y est fondamental.

Mais si les salafistes défendent une lecture rigoriste de la charia, leurs objectifs peuvent être fort différents. Les islamologues les divisent ainsi en trois courants:

  1. Les salafistes quiétistes constituent la très large majorité du mouvement. Leur pratique de l'islam se fait en retrait de la société afin de maintenir les préceptes défendus et de les faire gagner en puissance au sein même des musulmans. Ils n'ont pas la volonté d'influencer l'environnement hors de la religion et des croyants et rejettent notamment la question politique, ainsi que toute tentative d'intégrer la pratique de l'islam à un modèle occidental;
  2. Le salafisme réformiste, ou politique, promeut à l'inverse une modification des institutions politiques en lien avec la religion. Les salafistes réformistes, inspirés notamment des Frères musulmans en Egypte, peuvent s'organiser en partis politiques afin de faire valoir leur conception dans le cadre d'élections;
  3. Enfin, le salafisme révolutionnaire constitue la mouvance djihadiste, apparue dans les camps de Peshawar, au Pakistan, sur fond de guerre en Afghanistan contre l'occupation soviétique dans les années 1980. Minoritaires mais particulièrement visibles en raison de leur action violente, les adeptes de ce courant prônent la guerre sainte et revendiquent une action armée pour défendre la oumma, la communauté musulmane.

Le discours dominant qui a tendance à enfermer sous une même appellation la galaxie salafiste, faisant notamment de tous les salafistes des terroristes, est donc très largement erroné.

Auteur d'un ouvrage fondateur sur le sujet, Le Salafisme d'aujourd'hui (Michalon, 2011), le sociologue Samir Amghar en convient: "La frontière entre les deux est devenue beaucoup plus poreuse depuis l'irruption de Daech: certains, qui étaient quiétistes, basculent dans le djihadisme et vice versa."

Rappelons à cet égard que le wahhabisme, qui est apparu vers la fin du XVIIIe siècle dans ce qui n'était pas encore l'Arabie saoudite, est la principale source d'inspiration du salafisme contemporain avec comme principal maître à penser Mohammed Ibn al- Wahhab. Pour lui, ce sont les modalités de la croyance qui vont déterminer l'appartenance à l'islam et c'est à partir de là qu'Al-Wahhab élabore sa théorie du soupçon contre toutes les formes de croyance qui s'éloigneraient du Coran et de la sunna.

Aucun autre pays n'a investi autant et ne s'est engagé aussi ouvertement dans sa propagation. Du Maroc à l'Indonésie, plusieurs des ténors contemporains du salafisme ont étudié l'islam en Arabie saoudite ou ont été formés par des savants eux-mêmes formés dans ce pays.

Par ailleurs, la principale divergence entre les wahhabites et les salafistes porte sur le thème de l'Etat islamique: le wahhabisme se satisfait d'un leader local s'il respecte et fait respecter la charia, tandis que le salafisme souhaite revenir au califat pour l'ensemble des croyants. Cela étant, Al Qaida et Daesh poursuivent un même objectif: instaurer un Etat, c'est-à-dire une autorité régissant la population d'un territoire donné.

Ce qui les oppose, hormis d'inévitables rivalités de personnes, c'est l'ordre des opérations. La première pose la défaite du monde occidental en préalable à la restauration de l'Etat islamique, le second fait de la refondation de ce dernier un prérequis à la domination mondiale de l'islam.

Gilles Kepel a résumé cette stratégie: "les attentats à caractère dispersé appartiennent à une première phase, une guerre d'usure dont le but est de déstabiliser l'ennemi. Une deuxième, celle de "l'équilibre", voit les cellules attaquer systématiquement l'armée ou la police, en pourchasser et exécuter les chefs, s'emparer des zones qu'il est possible de libérer. Pendant la troisième, la "guerre de libération", les cellules se basent sur les zones libérées pour conquérir le reste du territoire, tandis que, derrière les lignes ennemies, continuent assassinats et attentats qui achèvent de détruire le monde de l'impiété".

La feuille de route suivie par Daech, depuis 2011, correspond parfaitement à ce schéma. Al-Qaïda, Boko Haram et Daech opèrent dans un cadre défini en partie par le salafisme. C'est sur le plan de leur corpus théologique qu'ils s'en rapprochent le plus: le salafisme devient avec eux dogme religieux et méthode politique, et le jihad moyen de lutte de type révolutionnaire.

Paradoxalement, leurs objectifs politiques, leur obsession pour le combat armé et la surenchère de violence barbare à laquelle ils s'adonnent les éloignent de l'idéal de pureté religieuse et, donc, du statut de salafis. Daech, par exemple, n'hésite pas à se jouer des normes de l'épistémologie salafiste pour justifier des actions qui frappent l'imaginaire collectif, telle l'exécution du pilote jordanien brûlé vif en janvier 2015.

Nul doute que le combat est d'autant plus difficile à mener que des pratiquants salafistes se normalisent, quand d'autres se radicalisent. Victimisation, théorie du complot et psychopathologie sont des données à prendre en compte car le salafisme, à lui seul, n'explique pas tout.

De plus, la situation est peu banale: l'assise territoriale de Daech semble se renforcer constamment. Etat atypique, le Califat s'enracine du simple fait qu'aucune force ne se trouve actuellement en mesure de le déloger. L'asymétrie favorise la sanctuarisation.

Parallèlement, la mouvance terroriste que le Califat inspire à l'échelle mondiale persiste et s'amplifie, sans se structurer en réseau, ce qui complique considérablement le renseignement et l'éventuelle riposte. Territorialisation et déterritorialisation se combinent donc pour représenter un casse-tête stratégico-tactique inédit.

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