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01/12/2018 09h:21 CET | Actualisé 01/12/2018 09h:21 CET

Le sacrilège, nécessaire ou pas ?

Denise Brahimi

Le sacrilège est lié au sentiment subjectif que des limites ont été dépassées et que, à tort ou à raison, on a du mal à supporter ce dépassement. Cette définition ne prend pas en compte une catégorie de sacrilèges qui sont pourtant les plus connus, ceux qu’on pourrait appeler les sacrilèges officiels ou officiellement déclarés par un Etat qui en condamne l’auteur et le déclare passible d’un châtiment.

Dans ce dernier cas, on aura évidemment reconnu le sacrilège selon Khomeini, celui qui a été imputé aux Versets sataniques  de Salman Rushdie en 1989 par cet  illustre ayatollah Guide de la révolution islamique en Iran. Que Salman Rushdie nous pardonne, ce n’est pas pour revenir sur cette pénible et lamentable histoire qu’il est tentant de reposer la question du sacrilège aujourd’hui mais, Dieu merci, pour une affaire beaucoup plus drôle, en tout cas par certains de ses aspects.

Non pas le cas Rushdie mais le cas Banksy, le grand maître anglais du “street art” ou art urbain, toujours insaisissable et toujours prêt à se rappeler à nous —comme il vient de le faire encore très récemment  en provoquant la destruction sur place (par un procédé ingénieux d’autodestruction) d’un de ses tableaux qui venait d’être vendu au plus haut prix chez Sotheby’s. Cet étonnant personnage, si le sacrilège existe, mérite d’en recevoir le premier prix—ne disons pas la palme malgré l’exemple de Cannes car dans ce contexte religieux il pourrait y avoir confusion avec la palme du martyre !

Or Banksy, éminemment malicieux  n’a nullement l’intention d’être martyrisé, même à un sens figuré et affaibli du mot—raison pour laquelle il garde soigneusement l’anonymat  et s’emploie à rester inconnu. Il a d’ailleurs raison de penser que pour ce qui le concerne, ce n’est pas son identité qui compte mais son travail d’artiste, dénonciateur  et  provocateur —d’ailleurs il ne conçoit pas l’art autrement qu’avec ces deux qualifications.

Les gens qui s’intéressent à la cause palestinienne ont sûrement entendu parler de lui à propos de ce qu’il a fait à Gaza, où il s’est montré à son meilleur niveau (étant entendu que, au sens propre, il ne se montre pas !) Ne travaillant d’abord que dans des lieux publics et sur les supports que ceux-ci lui fournissent, il en a évidemment trouvé un et de belle taille dans le mur de séparation voulu par le gouvernement israélien ! Mais Banksy n’est pas l’homme d’une seule cause, il est anticapitaliste et depuis le début du 21e siècle il s’attaque à tous les méfaits et à toutes les sottises qu’engendre ce système, s’en prenant principalement à la société de consommation et aux objets qui la caractérisent.

On peut certainement parler de sacrilège à propos de l’une de ses œuvres illustrant l’audace et la créativité qu’il met au service de cette dénonciation. Elle date de 2004 et s’intitule en anglais “Consumer Jesus” = Jésus le consommateur ; plus familièrement, on pourrait l’appeler aussi “Jésus aux cabas”. En effet au bout des deux bras étendus du crucifié à la couronne d’épines, dans la position traditionnelle où il est représenté sur la croix, sont exhibés fièrement et en nombre des paquets cadeaux enrubannés et autres sacs à provision où l’on aperçoit une bouteille de champagne destinée à de prochaines agapes.

L’image est très provocante et le moins chrétien des Occidentaux n’échappe pas au choc du message qu’elle contient. Banksy oblige à se poser aussitôt la question : où est la provocation ? Et la réponse est évidemment qu’elle réside dans cette société elle-même qui ose se référer incessamment à ses “valeurs chrétiennes” alors qu’elle ne cesse de les démentir sans vergogne, s ’appuyant sur la force imparable des médias contemporains.

Le Christ n’est-il pas celui qui a chassé les marchands du Temple, comme l’ont montré nombre de tableaux célèbres (et visibles dans tous les grands musées européens) illustrant un épisode rapporté dans les Evangiles ? Le “Consumer Jesus” n’est qu’une image, mais c’est une image dévastatrice.

Ce qui pourrait être dû au fait qu’elle conjugue le sacrilège au sens propre  ou sacrilège religieux avec un autre qu’on pourrait appeler le sacrilège sociétal , celui qui s’attaque à la clef de voûte des sociétés contemporaines, la consommation. Banksy s’amuse et nous amuse beaucoup avec l’objet fétiche qui représente ses dernières, le caddy ou chariot des supermarchés. Il montre par exemple un homme préhistorique partant à la chasse avec les armes d’époque, non sans pousser aussi un caddy devant lui, sans doute pour ramener ensuite sa proie.  Son imagination semble inépuisable tant il est vrai que les manifestations du capitalisme le sont aussi.

L’usage du sacrilège au sens propre peut aider à faire passer le message mais c’est un moyen si fort jusqu’à notre époque et surtout dans certaines sociétés qu’il faut en user avec ménagement. Les artistes les plus puissants ont su s’en passer pour nous exposer au choc de la violence sociale avec une sidérante simplicité de moyens et l’on pense ici à Baudelaire dont l’un des Petits poèmes en prose, “Le jouet du pauvre”, produit sur nous ce genre du choc sans qu’il y ait sacrilège au sens religieux (mais il est vrai que Baudelaire dans sa poésie en a parfois usé). Face à l’enfant riche, qui regarde à peine son brillant et coûteux jouet, l’enfant pauvre montre le sien qui est un rat vivant dans sa cage : vous avez dit lutte des classes ?

″À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c’était un rat vivant !”

L’exhibition de ce rat est à sa manière un sacrilège, et d’ailleurs Banksy a beaucoup utilisé les rats dans sa peinture, l’une de ses performances ayant consisté dans le  lâcher de cinq cent rats vivants. Le retour du refoulé social, imposé à ceux qui contre toute évidence ont choisi de l’ignorer, inspire dans ce cas la même horreur que le recours au sacrilège au sens  religieux du mot.

Les artistes, dont les écrivains, sont amenés à jouer avec l’interdit, qui n’est pas nécessairement le sacrilège mais qui leur vaut d’être déclarés sulfureux, un mot qui évoque le diable et l’hérésie !