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01/09/2018 10h:53 CET | Actualisé 01/09/2018 10h:53 CET

Le retour du service militaire au Maroc, les enjeux d’un projet audacieux

"Il ne faut pas perdre de vue le coeur de ce projet: la jeunesse."

mrtom-uk via Getty Images

SOCIETE - Depuis son adoption officielle par le conseil des ministres du 20 août, le projet de loi instaurant le service militaire obligatoire est source de débat. Ce projet fait suite au discours du roi Mohammed VI qui a placé la jeunesse au centre des préoccupations, et ce n’est pas anodin: le poids démographique des jeunes est à la fois une chance et un défi pour le développement économique et social du pays.

La jeunesse marocaine fait face à des difficultés de taille, selon une récente analyse publiée par le Conseil économique, social et environnemental marocain (CESE), le taux de chômage moyen avoisine les 20%, la moitié des jeunes qui travaillent occupent des postes à bas salaires, 75% n’ont aucune couverture sociale et le décrochage scolaire concerne deux jeunes sur trois. La situation est alarmante et le gouvernement doit prendre des mesures d’urgence. Le risque est de se retrouver, dans un futur proche, avec une génération de jeunes dont la majorité prône le désordre et la violence. 

Le roi est sans détour: “Nous ne devons plus accepter que notre système éducatif fonctionne comme une machine à fabriquer des légions de chômeurs”. Le projet de loi sur le rétablissement du service militaire obligatoire s’inscrit ainsi dans la droite ligne des directives royales. Cependant, pour assurer son efficience, certains points clés ne doivent pas être négligés. Le diagnostic étant posé, il convient d’être clair sur les objectifs d’un tel projet. S’il est instauré, le service militaire doit être façonné dans le cadre du contexte géopolitique, économique et social actuel.

D’abord, l’armée d’aujourd’hui ne revêt plus la même forme que celle d’antan, pour la simple et bonne raison qu’on ne fait plus la guerre de la même manière. Les conflits actuels requièrent une armée de métier composée d’un personnel hautement qualifié et doté d’un équipement technologique de pointe. C’est pour cela que les Forces armées royales se développent de manière fulgurante en acquérant un matériel ultra-moderne dans les différents corps d’armée.

La formation octroyée par le futur service militaire doit d’abord être en phase avec les nécessités et les risques du contexte actuel, le but n’est pas de former toute une génération de militaires. Les citoyens doivent surtout être formés aux gestes de premier secours et éventuellement aux fondamentaux de l’auto-défense afin d’être en capacité de réagir en cas de catastrophes naturelles ou d’attentat.

Il ne faut pas perdre de vue le coeur de ce projet: la jeunesse. L’article 1 du projet de loi fait référence à l’article 36 de la Constitution qui dispose que les citoyennes et citoyens contribuent à la défense de la patrie et de son intégrité territoriale. Il aurait été judicieux de se référer également à l’article 33 de la Constitution qui concerne la jeunesse et dispose qu’il incombe aux pouvoirs publics de prendre toutes les mesures appropriées en vue d’étendre et de généraliser la participation de celle-ci au développement social, économique, culturel et politique du pays. Car les directives royales sont claires: une “refonte globale des mécanismes et des programmes d’appui public à l’emploi des jeunes” est nécessaire.

Pour que le service militaire soit un succès, il faut que les jeunes non-diplômés (dont une poignée pourra intégrer l’armée) puissent, au terme de leur service militaire, être dirigés vers des formations leur permettant d’intégrer le marché du travail. C’est un point clé qui nécessitera la profonde implication du ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle.

Autre point d’une importance primordiale: la durée du service militaire. Le projet de loi indique une durée fixe de 12 mois. Compte tenu de la vitesse à laquelle évolue l’économie aujourd’hui, le royaume ne peut se permettre d’imposer à ses jeunes, fraîchement sortis de l’université, une année entière de service militaire. Ce serait un frein sans précédent au développement du pays qui a besoin de jeunes diplômés hautement qualifiés pour soutenir sa dynamique économique. Cette durée initiale devrait donc être modulée en fonction de la capacité de l’individu à s’intégrer dans le marché du travail.

Le service militaire serait aussi l’opportunité d’inculquer à la jeunesse des valeurs telles que la solidarité, le dépassement de soi, la persévérance et le patriotisme. Ici se pose la question technique de la formation des encadreurs et de leur mobilisation. Ceux-ci devront être en mesure de transmettre des valeurs qui semblent être en perdition chez la jeunesse si l’on en croit l’opinion nationale. Cependant, le rôle du service militaire ne doit pas se substituer à celui de l’école. Celle-ci doit être le principal vecteur des valeurs indispensables à la cohésion nationale et le premier lieu d’éducation à la citoyenneté.

Enfin, rappelons que ce projet serait vain s’il ne s’inscrivait pas inévitablement dans le sillage des réformes sociales d’urgence exigées au gouvernement par le roi.