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04/09/2019 17h:38 CET | Actualisé 04/09/2019 17h:38 CET

Le régime politique tunisien, cette robe démocratique sur mesure

Changer le régime politique en Tunisie reviendrait à ignorer bonnement que le vrai problème est simplement le manque de pratiques démocratiques

HuffPost Tunisie
Tunisian constitution

Depuis un moment, plusieurs voix se lèvent pour changer notre régime politique; “petit président” ou “régime bâtard” disent-elles! Certains candidats aux présidentielles en font même une marque de fabrique électorale.

La réponse à ces revendications est simple. Nous pouvons avoir le meilleur piano du monde. Rien ne nous garantira une belle mélodie pour autant!

Changer le régime politique en Tunisie reviendrait à ignorer bonnement que le vrai problème est simplement le manque de pratiques démocratiques et non l’architecture de la coupole parlementaire ou les fresques du palais présidentiel.

Changez mille fois d’instrument, vous “composerez” toujours une fausse note si vous ne savez pas jouer. Notre régime politique, rappelons-le, unique dans le monde n’est ni parlementaire ni présidentiel à 100%. C’est une robe cousue sur mesure, non au profit d’un parti politique mais pour un pays aux “formes” généreuses et au lourd passé de dictature. Qu’elle déplaise, qu’elle dégoûte, cette robe est celle qui nous va le mieux! Après tout, pour nous rassurer, les nouvelles tendances ont souvent choqué.Montesquieu avait dit: “pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir”.

Le seul renouveau de cette jeune démocratie n’est ni dans un régime parlementaire pur ni dans un régime présidentiel “dur”. La seule raison, d’ailleurs, pour laquelle l’idée d’un président aux pouvoirs “plus” limités trouve écho chez nous, c’est que nous avons toujours été habitués à un président dieu au pouvoir absolu tout naïvement. En effet et relativement, tout président élu après 2011 n’aura jamais les super pouvoirs de Ben Ali. Hourra!

Réfléchissons-y! Et si ces pouvoirs, dictés par la constitution étaient seulement ce qu’il lui fallait? Et encore!

“Représentant de la nation, et le symbole de son unité. Il est le garant de l’indépendance et de l’unité de la nation, dont il garantit l’indépendance et la continuité. Il est le garant de l’intégrité du territoire national. Il veille au respect de la Constitution”, nous rappellent les articles 72 et 74 de la constitution.

Je ne vais pas citer toutes les autres prérogatives du président mais contrairement à ce qu’on pense, le chef d’Etat est loin d’être un portrait à Carthage. Il joue un grand rôle dans les: pouvoir législatif en le partageant avec l’Assemblée en amont et en aval (initiative législative prioritaire, dissolution du parlement, référendum, renvoyer les lois pour une deuxième lecture et appeler la cour constitutionnelle à intervenir etc.), pouvoir exécutif en le partageant avec le chef du gouvernement (préside le conseil de sécurité nationale, peut présider les conseils ministériels et désigner un successeur au chef du gouvernement en cas d’échec etc.), pouvoir judiciaire, ayant le droit constitutionnel de nomination de magistrats et du tiers des membres de la cour constitutionnelle (et ce en dernier afin d’en garantir “l’harmonie”).

En gros et sans détailler, un président qui a plus de pouvoir législatif que dans le régime présidentiel et plus de pouvoir exécutif que dans le système parlementaire. Que demandons-nous de plus? Sommes-nous assez matures politiquement pour remettre le pouvoir entre les mains d’un seul acteur politique? Sommes-nous vraiment à l’abri d’une nouvelle dictature parlementaire ou présidentielle alors que l’ombre du despotisme plane toujours au dessus de nos têtes? Répondre à ces questions évidentes par un “non” serait simplement de la paraphrase.

Ce régime bicéphale (à deux têtes) peut nous sembler contre-nature mais ce n’est nullement une malformation démocratique. C’est le rejeton naturel de la révolte populaire. C’est aussi la potion, si amère puisse-t-elle paraître, nécéssaire au traitement d’un passé démocratiquement malade. Aux grands maux les grands remèdes!

Certains récalcitrants nostalgiques évoqueront certes les futurs épisodes de blocage institutionnel, possibles et fort probables. Nous clamerons alors que ces conflits sont indispensables à notre pays et nous citerons à l’inverse l’autoroute institutionnelle unidirectionnelle et sans retour, encore plus glissante et dangereuse.

Le salut de cette démocratie si jeune et qui n’a encore perdu aucune de ses dents de lait, passe systématiquement par une distribution des pouvoirs. Dépendants les uns des autres, ils se becquetteront tels des coqs, tantôt pour se caresser et s’équilibrer, tantôt pour se piquer et se neutraliser. C’est dans cette lutte et cette friction que grandiront sainement notre démocratie et notre Nation.

Ne soyons pas pressés, peu importe ce piano dont nous avons parlé, laissons le temps à la Tunisie de composer sa propre mélodie démocratique. Parce qu’à la fin, avant de changer d’instrument, nous devons d’abord apprendre à jouer!

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