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10/05/2018 18h:08 CET | Actualisé 10/05/2018 18h:08 CET

Le Qui, le Quoi et l’Amour

Est-il raisonnable de demander à notre partenaire de nous aimer non pas en tant qu’être doté de qualités, en tant que Quoi, mais en tant que parfaite singularité, en tant que Qui ?

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Est-il raisonnable de demander à notre partenaire de nous aimer non pas en tant qu’être doté de qualités, en tant que Quoi, mais en tant que parfaite singularité, en tant que Qui ?

Jacques Derrida médita sur la différence, dans l’amour, entre le Qui et le Quoi. Selon lui,  la dichotomie conceptuelle, peut être même métaphysique, entre le Qui et le Quoi, trouve sa source dans les premières méditations philosophiques sur l’être.

L’ontologie, la philosophie de l’être, est l’aventure philosophique la plus ambitieuse que l’homme ait jamais entreprise : sa fin n’est autre que la découverte de l’essence de l’être, c’est-à-dire ce à partir de quoi se manifestent toutes les apparences, tous les phénomènes. Pour Platon, cette essence fut les Eides, les formes platoniques ; pour Aristote, l’Ousia, l’essence de chaque être particulier. Le Quoi se trouvait apothéosé au rang d’être Suprême.

Presque deux mille ans plus tard, René Descartes, grâce à son scepticisme radical, dénonça l’illégitime apothéose et exalta le concurrent : le Qui. Il affirma, ‘‘Je pense, donc je suis,’’ démontrant ainsi que la certitude épistémologique concernait non pas la substance, telle qu’elle eut été définie par les anciens philosophes, mais la pensée vécue. Le Qui fut couronné et trôné être Suprême à son tour.

Ces considérations, quelque peu inouïes pour l’esprit moderne, peuvent être reformulées de manière plus avenante : Le sujet ou l’objet est-il la réalité ultime ? Le Qui ou le Quoi ?

Le but de cet humble article n’est cependant pas d’élucider une problématique d’une telle envergure. Je ne m’efforcerai d’étudier que le Qui et le Quoi vis-à-vis de l’amour.

Définition Étymologique du Sujet

L’étymologie de ‘‘sujet’’ nous sera utile pour comprendre sa relation avec l’objet dans l’amour.

‘‘Sujet’’ vient du Latin Subjectus, qui signifie celui qui est ‘‘établi dessous.’’ Subjectus, lui, dérive du préfix Latin sub—, signifiant ‘‘dessous’’ et du verbe Jacere, signifiant ‘‘jeter.’’

Le sujet a toujours été traité comme entité passivement affectée par des forces extrinsèques produisant des affections et des perceptions. Kant fut l’un des premiers à réfuter cette intuition. Il proposa l’existence de catégories, ou concepts à priori, qui permissent à l’entendement de façonner la réalité phénoménologique, c’est-à-dire la réalité perçue, selon des structures universelles. Par exemple, la loi de causalité n’est pas inhérente à l’univers ; au contraire, d’après la théorie des catégories, c’est notre entendement qui lui impose cette structure particulière. Le Qui devint donc non seulement le centre ontologique de la réalité, mais aussi le maître artisan de celle-ci.

Cependant, le Qui de l’amour, le sujet de celui-ci, ne peut être ainsi. Ce sujet est différent ; il découle d’une conception plus timide, plus restreinte et plus passive du Qui. Le Qui de l’ontologie façonne la réalité ; le Qui de l’amour est façonné par celle-ci. Le Qui de l’amour, s’il devait être identifié à une des catégories d’Aristote, ferait partie de la catégorie de la Passion, car il subit passivement. En effet, lorsque l’on est amoureux, l’on est subjugué par la passion.

Il nous est à présent possible de formuler une définition quant au sujet : Le sujet est ce qui se trouve établi en dessous de, et donc souffre passivement de l’effet de, quelque chose. Mais qu’est ce que ce ‘‘quelque chose’’ ? L’objet.

Définition Étymologique de l’Objet

‘‘Objet’’ vient du Latin ‘‘Objectum’’ qui, à son tour, dérive du préfix ob—, signifiant ‘‘devant’’ ou ‘‘à travers’’ et de Jacere, la signification de ce dernier ayant été déjà établie. L’objet est donc ce qui se trouve jeté devant ou à travers le chemin de quelque chose, ce quelque chose étant le sujet.

L’objet, il est utile de le noter, n’est ni ce qui se jette à travers, ni ce qui se trouve à travers le chemin du sujet ; l’un impute l’intentionnalité et la volition à l’objet, l’autre l’ubiquité, deux qualités qui lui sont étrangères. L’objet est ce qui se trouve jeté devant ou à travers le chemin du sujet ; cette description lui insuffle une qualité bien particulière : l’imprévisibilité.

Derrida, dans le documentaire de Kirby Dick, distingue entre le futur et l’avenir :

En général, j’essaie de distinguer entre le futur et l’avenir. Le futur c’est ce qui, demain, tout à l’heure, le siècle prochain, deviendra.  Donc, il y a le futur des programmes, le futur prévisible, tout ce qui, en quelque sorte, peut être prévu. Et l’avenir se réfère à ce qui vient, et qui venant, arrivant, n’est pas prévisible ; et pour moi, c’est ça le vrai futur : l’autre qui vient sans que je puisse m’y attendre. Donc s’il y a du vrai futur au-delà du futur, c’est l’avenir en tant que la venue de l’autre là où je ne peux pas le prévoir.

Le futur, donc, n’est un vrai futur que dans la mesure où il n’est pas totalement prévisible. S’il m’est possible d’entrevoir clairement le futur, de le prédire même, il n’est plus futur, il devient présent ; il se manifeste, par exemple, dans mon anxiété anticipatoire.

L’objet ressemble à l’avenir dans le sens qu’il n’est un vrai objet que lorsqu’il n’est pas complètement connu. Un objet connu et complètement dompté n’est plus un objet, il fait partie du sujet, telle une main. Il nous est maintenant possible de formuler une définition quant à l’objet : L’objet est ce qui se trouve jeté, imprévisiblement, devant ou à travers le chemin du sujet.

Munis de définitions, nous pouvons désormais discuter d’amour.

Qu’est ce que l’Amour?

L’amour est un effet contingent ; il ne peut exister qu’en vertu d’une cause imprévisible. Il est impossible de s’ordonner d’‘‘aimer,’’  car ce qui aime, en nous, est le sujet, la singulière passivité.

On tombe amoureux ; on ne le choisit pas. De plus, on dit que quelqu’un est l’objet d’un amour, et non pas le sujet de celui-ci. L’amour est l’effet de quelque chose, et ce quelque chose dont il est l’effet ne peut être un sujet,  car, comme nous l’avons démontré, le sujet est ce qui se trouve établi en dessous de, et donc souffre passivement de l’effet de, quelque chose. En tant que tel, il ne peut être la cause de l’amour. L’objet, donc, le Quoi imprévisible, est ce qui nous affecte et ce qui produit en nous l’amour.

Beau baratinage, me direz-vous, mais de quelle utilité? Lorsque quelqu’un nous demande de l’aimer pour qui il est, il nous demande de l’aimer non pas pour ses qualités, telles son intelligence, sa beauté, sa compassion, c’est-à-dire en tant qu’objet, mais de l’aimer en tant que sujet, en tant que Qui. Mais une personne dépouillée de ses qualités, de son objectivité, de son Quoi,  n’est qu’un sujet passif, un Qui impotent, incapable de produire le moindre effet quelconque.

Le seul amour qui réponde à de tels désirs est l’amour universel désintéressé du Bouddhisme. Mais lorsque l’on demande à notre partenaire de nous aimer pour notre Qui, ce n’est point l’amour Bouddhiste désintéressé que l’on a en tête.  Nous demandons une sorte d’amour favoritiste et, simultanément, désirons qu’il soit ressenti  et donné au nom de ce qui est commun à tous, un Qui passif ; nous demandons à quelqu’un de nous aimer spécialement au nom de ce qui n’est point spécial en nous.  Voici donc le paradoxe de l’amour.

Le Sage Amour

Il est nécessaire, avant toute autre chose, d’admettre que l’amour ne concerne jamais seulement deux partis, deux êtres amoureux isolés. L’amour est une orgie entre les personnes impliquées et les idéaux de celles-ci. Les idéaux, qui constituent une hiérarchie de valeurs idiosyncratique chez chacun et chacune d’entre nous, déterminent l’importance de tel ou tel objet ; donc, quel objet est capable de produire en nous l’effet de l’amour et quel ne l’est pas est déterminé en grande partie par ceux-ci.

L’amour concerne donc, à son tout début, au moins quatre partis : le premier être, son lot d’idéaux, le deuxième être et son lot d’idéaux propre à lui. La maturation de l’amour consiste donc en l’exploration mutuelle des idéaux et le co-développement de ceux-ci—deux tâches qui présupposent la confrontation avec l’imprévisible. Un idéal est imparfait et faillible dans la mesure où il n’admet pas l’importance d’un objet crucial au bonheur et à la réussite de la relation. Deux idéaux différents peuvent donc se compléter. Le but final de l’amour est, pour cette raison, l’exploration des idéaux de chaque parti humain et leur fusion pour aboutir à un amour non pas à quatre partis, mais à trois. C’est pour cette raison que, lors du mariage, les deux mariés s’unissent devant un seul dieu. Ils s’unissent devant un seul idéal ; l’idéal synchrone, l’idéal parfait.

Il est donc clair que demander à quelqu’un de nous aimer pour qui l’on est décèle un désir immature de favoritisme impossible à exaucer ainsi qu’une incapacité de porter le fardeau nécessaire qu’est la responsabilité de s’ériger un idéal. Cela ne veut tout de même pas dire qu’il est nécessaire que l’on ampute notre partenaire pour l’ajuster à notre lit de fer, tel le brigand Procruste.

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