MAROC
06/09/2018 10h:32 CET

Le procès de Booba et Kaaris va-t-il servir ou non leurs carrières?

La réputation de "dur à cuire" qu'ils se sont forgée ne recouvre plus vraiment toutes leurs ambitions.

AFP

MUSIQUE - C’était le refrain du mois d’août: “Booba et Kaaris en sont venus aux mains à Orly”. Ce jeudi 6 septembre, les deux rappeurs se présentent devant la justice française. Ils encourent jusqu’à dix ans de prison.

Les images des équipes de Kaaris et Booba s’affrontant dans un dutyfree d’Orly ont été visionnées des centaines de milliers de fois, et largement relayées par les médias. Assez pour que certains experts en communication évoquent un “buzz” avec uniquement des bénéfices à la clé. “Pour ces cyniques, soyons clairs, qu’on parle d’eux en bien ou en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle d’eux!”, écrivait ainsi dans une tribune parue sur Le HuffPost Florian Silnicki, fondateur de l’agence de communication “LaFrenchCom’”.

Contrairement à d’autres clashs qui ne dépassent pas la sphère musicale, l’affrontement à Orly a vite atterri dans la rubrique des faits-divers. Il a par la même occasion boosté les ventes: l’album “Trône” de Booba a ainsi gagné 10 places dans le classement hebdomadaire des meilleures ventes, les vêtements commercialisés par les rappeurs se sont écoulés plus vite que de coutume, comme l’indiquait un vendeur d’une boutique spécialisée auprès de RTL.

De là à dire que ce (mauvais) buzz leur a été profitable? Pas vraiment, n’oublions pas que Elie Yaffa et Okou Armand Gnakouri de leur vrais noms, âgés respectivement de 41 et 38 ans, sont aujourd’hui des chefs d’entreprise dans des secteurs variés. Tout n’est donc pas si simple, même s’ils pourraient bien tirer leur épingle du jeu.

 

Le code du “clash”... jusqu’à une certaine limite

De par ses origines, le rap a longtemps véhiculé et joué sur l’image du rappeur “dur à cuire”. “Clasher” ses rivaux est monnaie courante, comme l’a encore montré Eminem dans son dernier album Kamikaze.

En France, de nombreux rappeurs ont aussi joué sur ce code pour construire leur réputation. Et Booba fait partie de ceux qui l’ont le plus utilisé, que ce soit par des piques sur les réseaux sociaux ou dans ses morceaux. De l’époque de Lunatic, en passant par ses premiers albums solos jusqu’à son dernier album “Trône”, le “Duc de Boulogne” comme il se surnomme n’hésite pas à s’en prendre aux autres artistes du milieu (comme dans le morceau AC Milan en 2013), ou à la police et la justice, comme dans le titre Friday de son dernier album, où il fait une allusion à l’affaire Théo. L’autre protagoniste du procès de ce jeudi, Kaaris, fait de même: “Oh... Clique! J’ouvre une bouteille à chaque fois qu’ils ferment le cercueil d’un flic”, lance-t-il dans le morceau Sombre, extrait de son album “Or Noir Part 2″ sorti en 2014.

Pour Benjamine Weil, philosophe et spécialiste du rap, “se bagarrer physiquement fait partie depuis toujours de l’histoire du rap, que ce soit aux États-Unis ou en France”, comme elle l’a affirmé sur Europe1. Elle souligne que ces clashs prennent cependant beaucoup plus d’ampleur depuis l’émergence des réseaux sociaux.

Pourtant, cette image de “voyou”, qui a longtemps caricaturé les rappeurs, est désormais dépassée comme le soulignait déjà Vice en 2016. Soprano, Vald, Roméo Elvis et bien d’autres, dont le succès est tout aussi indiscutable, s’en sont d’ailleurs clairement éloignés. Quant à Kaaris, et à plus forte raison Booba, ils ne semblent tout simplement plus en avoir besoin pour asseoir leur notoriété.

Une réputation dont ils peuvent se passer

Pour ce qui est de la réputation de “dur”, Booba a déjà fait ses preuves: en 2013, Elie Yaffa a passé 18 mois en prison après le braquage d’un chauffeur de taxi. Dans une interview pour le magazine M du Monde réalisée en juin 2018, il décrit cet épisode comme “un échec” dont il parlera “un jour” à ses enfants.

Outre cette image, les chiffres sont tous aussi éloquents. Avec 3 millions d’abonnés sur Instagram, 2,4 millions d’albums vendus au cours de sa carrière, des disques d’or et de platine à la chaîne, Booba peut se vanter d’avoir su s’imposer comme l’un des rappeurs français les plus connus de l’industrie, et ce, sur plusieurs générations. “Booba était écouté par des jeunes de 20 ans en 1995, par des jeunes de 20 ans en 2003, en 2008, etc.”, dit à l’AFP Mehdi Maïzi, spécialiste du rap et journaliste pour la plateforme de découvertes musicales OKLM fondée par Booba. “Une carrière aussi longue, c’est inédit”.

Et la musique n’est plus la seule corde à son arc. Sur le modèle de Dr. Dre et Jay-Z aux Etats-Unis, Booba a rapidement diversifié ses activités avec deux labels, la marque de vêtements Ünkut, une marque de whisky et une de parfum. Aux Inrocks en février, il confiait que le rap représentait “entre 35 et 50%” de ses activités. Dans une moindre mesure, Kaaris suit le même chemin: lui aussi a lancé sa marque de vêtements “Jeunes riches”, et cumule les disques d’or et de platine ainsi que les millions de vue sur YouTube. Tous deux n’hésitent pas non plus à mettre en avant leur côté père de famille, en se montrant très protecteurs avec leurs enfants, notamment après leur sortie de prison.

Pour ceux qui sont devenus de véritables chefs d’entreprise, l’incident à Orly pourrait donc davantage nuire que profiter à leur image et à leur carrière. “Ce qui est arrivé est inexcusable, déplorable”, a d’ailleurs déclaré Booba devant le tribunal, mentionnant les “familles qui voyagent, les “gens qui travaillent”, et les enfants qui étaient sur place au moment des faits.

Dans le magazine du Monde, l’interprète de “Pitbull” évoquait lui-même son évolution, affirmant qu’il “n’avait plus le même âge”, que son “rap évolue avec son environnement” et qu’il aurait “l’air ridicule de chanter ‘nique la police’ et ‘fuck l’Etat’ à longueur de journée”.

Retourner la situation à son avantage... en chanson

Après l’affrontement, de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer l’image véhiculée par les deux hommes. Mais pas de quoi perturber le noyau dur de leurs fan-bases respectives... bien au contraire.

Chez les amoureux du rap, qu’ils soient fans de Kaaris comme de Booba, mais également parmi des journalistes voire certains hommes politiques, les critiques sur leur placement en détention provisoire et sur la peine encourue se sont multipliées. En pleine affaire Benalla, la comparaison a d’ailleurs été faite par Booba lui-même, qui a tweeté -par le biais de son avocat- un message sans ambigüité.

 

Cette supposée “justice à 2 vitesses” a déjà été pointée du doigt par Booba. “La justice a deux vitesses, la Lamborghini en a six”, chantonnait-il déjà dans le morceau “Friday” extrait de son dernier album. Mais l’ampleur prise par l’affaire d’Orly pourrait leur donner une occasion supplémentaire de revenir sur ce point, avec cette fois le soutien de personnes extérieures au milieu du rap.

 

Les deux rappeurs pourraient aussi décider de se prendre mutuellement pour cible dans une de leur prochaine production. Et c’est le seul domaine où ils sont certains d’être gagnant à 100%. Car le succès est déjà assuré, à en croire Tonton Marcel, qui s’est fait un nom dans le milieu en interviewant les plus grandes stars du rap français: “Quand Kaaris ou Booba va sortir une chanson sur ce clash, vous allez voir ce qui va se passer. Ca va exploser, dix fois plus que si c’était une chanson normale”, explique-t-il dans “Sept à huit”.

Mais pour cela, il faut déjà que les deux rappeurs échappent à la prison ce jeudi.

Cet article a initialement été publié sur Le HuffPost France.