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16/09/2019 14h:12 CET | Actualisé 16/09/2019 14h:12 CET

Le pouvoir, l’opposition et la rue face au piège des élections: du calcul des gains et des pertes

Associated Press
Algerian demonstrators take to the streets in the capital Algiers to protest against the government, in Algeria, Friday, Sept. 13, 2019. Africa's largest country has had no elected president for five months, and the powerful army chief wants to change that after months of protests he sees as a threat. (AP Photo/Toufik Doudou)

Le processus poussant vers l’organisation des élections s’est accéléré à une vitesse phénoménale. Le discours du chef d’état-major du 2 septembre avec sa phrase, “il est opportun de convoquer le corps électoral le 15 septembre” a eu un effet magique sur le fonctionnement de la Commission du dialogue qui s’est empressée d’annoncer les résultats de son travail. Annonce suivie par l’adoption, dans des délais record sans précédent et dans l’irrespect des procédures -  tel que détaillé par les experts- des lois organiques relatives au régime électoral et à l’Autorité nationale indépendante des élections.  

 

Que signifie faire passer les élections de cette manière?

Du point de vue politique, nous sommes devant une politique du fait accompli et cela s’exprime à deux niveaux. Primo, le pouvoir réel veut se mettre lui-même devant un fait accompli en croyant qu’il crée ainsi une situation nouvelle. L’absence d’une date pour la tenue des élections laissait la situation ouverte sur toutes les éventualités et le débat politique pouvait aborder d’autres possibilités que celle des élections. Sur cette base, le chef d’état-major a considéré que la solution passe par l’annonce d’une date précis, ce qui forcerait tout le monde à travailler dans le but de tenir les élections dans les délais fixés. 

L’accélération de la création par voie de désignation de l’Autorité indépendante, le recours aux partis, notamment les partis de l’allégeance et les réseaux de soutien de Bouteflika pour attirer les membres locaux de ladite Autorité… tout cela confirme que la priorité est de mettre en place  le pouvoir et non pas de soucier de la la façon qu’il assumera son rôle, ce qui aurait donné de de la crédibilité au processus électoral.

Ce qui nous amène au second niveau de la politique du fait accompli et qui se rapporte à la relation avec la rue. Le pouvoir croit que les élections imposées vont créer un état de désespoir et accroître les divisions. Le Pouvoir ne veut cependant pas attendre. L’annonce de la date des élections a été précédée par une campagne d’arrestations destinée à créer un climat de peur  parmi les manifestants et donc à en réduire le nombre. La réalité est que les précédentes arrestations n’ont pas permis d’atteindre cet objectif. La vigueur de la réponse de la rue était encore plus grande à chaque escalade dans le discours officiel. Le dernier vendredi a été un indice clair en ce sens.

 

Comment les élections peuvent-elles réussir?

Une partie de la réponse se trouve dans le sort de l’élection du 4 juillet qui a été annulée sous l’argument de l’absence de candidats. En clair, les prochaines élections doivent impérativement avoir des candidats. Jusqu’à présent, nous avons un seul candidat enthousiaste: Ali Benflis. Sa popularité est réduite et il a été vigoureusement attaqué par la rue quand il a annoncé son soutien à l’option des élections telle que voulues par le pouvoir.  Autre problème: le nom de Benflis est évoqué comme le candidat du pouvoir, ce qui entache encore plus la crédibilité de l’opération électorale. 

Hormis Benflis, aucune personnalité de poids n’a exprimé son désir de s’engager dans l’aventure. Mieux, certains ont mis en garde que le processus actuel et ce qui se passe sur le terrain n’encouragent pas les Algériens à aller aux élections. La question n’est pas de rejeter les élections comme option. Mais il y a une crainte du coût politique d’une participation alors que la rue bouillonne et reste déterminée à refuser la politique du fait accompli. Sans compter que le délai entre la convocation du corps électoral et la date d’expiration des dépôts des dossiers, laisse une large marge de manoeuvre que tout le monde cherchera à exploiter. La décision de participer ou non ne sera donc pas annoncée rapidement, ce qui est de nature à pousser la rue à persister à manifester pacifiquement et à croire en sa capacité de changer le rapport des forces en sa faveur.  

Après les candidats, vient la question de la participation. C’est un facteur qui donne aux Algériens une carte importante, celle du boycott. Une carte qui ne coûte rien et elle a été évoquée dans les manifestations par un slogan concis et clair: “Voti Wahdak” (Vote tout seul!). Le Pouvoir semble se préparer à cette éventualité. Ses  porte-voix médiatiques ont entamé une campagne précoce pour justifier un faible taux de participation sous l’argument que même les grands démocraties dans le monde connaissent des taux de participation inférieurs à 50% en général.

En réalité, un faible taux de participation va aggraver la crise du régime et  ouvrir la voie à une étape encore plus compliquée. Les élections que le pouvoir veut imposer sont vendues, en Algérie comme à l’étranger, comme étant fondatrices d’un nouveau système politique. Chose qui exige un soutien populaire franc au président élu, un consensus sur l’honnêteté de l’opération et une reconnaissance de ses résultats. Des conditions qu’il est impossible de réunir au regard de la voie prise par le processus depuis le début.

 

Quelles options pour l’opposition?

La manière dont les élections ont été imposées ont vidé de sens les demandes présentées par certains partis. L’Autorité électorale, sa composition, la manière dont elle a été créée, tout comme la révision de la loi électorale, ne peuvent être acceptées par l’opposition sans entacher sa crédibilité. La réduction des  objectifs de la révolution pacifique à ces exigences a été un grand service rendu par ces partis au pouvoir. Elle est révélatrice d’une grande incapacité à comprendre la réalité de ce qui se passe dans la société et ce que veulent effectivement les Algériens. Accepter ce qui a été imposé implique une participation aux élections et cela constitue un choix suicidaire du point de vue politique. 

Au-delà de la capacité du pouvoir à organiser le scrutin et imposer ses résultats, les conséquences politiques ne s’arrêteront pas à cette échéance. L’opposition se retrouve ainsi devant une dernière occasion de corriger sa lecture de la réalité et de rectifier ses erreurs avant de devenir une partie d’un régime dans la continuité est devenue impossible.

 

Quid de la rue?

La rue est la partie qui semble actuellement en position de force. Les choix du pouvoir ont montré que le but est de prolonger la vie du régime et que les élections projetées sont l’instrument de cette prolongation. De quoi conforter la conviction des Algériens que le maintien de la pression à travers les manifestations pacifiques est leur seule option pour faire avorter le retour des symboles de l’ère Bouteflika et la permanence des pratiques du régime. Le refus des demi-solutions est devenu encore plus crédible en raison de l’hégémonie des clientèles du régime sur l’opération électorale et à tous les niveaux. La fixation de la date des élections donne aux manifestants un but clair et renforce leur unité. Leur but sera de faire avorter cette tentative de passage en force et chaque vendredi qui passe les rapprochera de cet objectif. D’ici là, il reviendra aux autres de chercher d’autres issues.

 

Traduit par le HuffPost Algérie - Article original