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17/10/2018 12h:07 CET | Actualisé 17/10/2018 12h:07 CET

Le pouvoir d'une gifle

"Quand on est femme, marocaine, queer, qui s’habille comme un adolescent et a les cheveux très courts, on pense que la gifle peut arriver à n’importe quel moment."

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QUEER - Pendant longtemps j’ai pensé qu’il me fallait une gifle. Peut-être l’ai-je désirée et attendue. C’est sûrement à cause de cette rhétorique si commune du renouveau - il fallait toucher le fond pour pouvoir émerger plus fort, enhardi et prêt à tout. Elle venait peut-être des films des années 1990-2000. Aujourd’hui les (bons) films d’apprentissage se déroulent sans gifle aucune, mais peut-être une succession de petites piques. Encore faut-il savoir les reconnaître, ne pas uniquement les interpréter comme faisant partie de la vie.

Quand on est femme, marocaine, queer, qui s’habille comme un adolescent et a les cheveux très courts, on pense que la gifle peut arriver à n’importe quel moment. On se tient droit, on contracte les abdos, on muscle ses épaules et on se prépare mentalement à y répondre physiquement. On l’attend comme le moment où la confrontation aura enfin lieu. On espère le conflit comme quelque chose qui nous mettra enfin sur la carte, dans les esprits.

Tous les lieux deviennent des lieux de tensions et d’affrontements, réels et imaginaires. Aller au marché avec sa mère. Un vendeur ambulant qui dit “Salam khouya”, “Hak hez m3ak hadi” avant que la voix aigüe ne révèle la ruse. L’incompréhension, le rire gêné, la surprise qui s’ensuit. Quelques secondes pendant lesquelles tout le corps se braque, accumule les tensions, envisage 4000 scénarios où s’enchaînent en désordre rires et coups et larmes et cris.

Le corps muet devient ce lieu où tout se joue, et puis la voix vient déplacer la tension vers autre chose, cette autre chose à peine envisagée. Mais le rire a évacué la tension, le mépris a remplacé la colère. On ne frappe pas quelqu’un qu’on méprise. Notre colère devient ridicule, malvenue, hystérique. Non pas que l’expression de genre définit les attirances et orientations sexuelles d’une personne, mais une femme qui ne cherche pas à plaire aux hommes, on en fait quoi?

Ainsi j’ai parfois l’impression qu’avec certains hommes les relations vite s’apaisent et rentrent dans une forme de tolérance bienveillante. Les regards peuvent devenir amicaux, ou alors ce sont des regards de pitié. En tout cas, c’est un regard qui ne prend pas l’autre au sérieux. Certains refusent de laisser planer cette ambiguïté. Les plus vaillants veulent l’éliminer par une violente invocation d’une féminité imposée. La stratégie renvoie alors à ce qu’imposent la voix, les seins, l’utérus censé accueillir sperme et enfants. Moi en tant qu’objet sexuel. Moi en tant que femme.

Avec les femmes, les interactions sont différentes. La tension monte lorsque l’anormal jaillit dans l’espace, lorsque les codes de reconnaissance, de conversation et de comportement typiquement féminins défaillent. Pour beaucoup, surtout les moins jeunes, difficile de faire descendre la tension. Dans une salle de sport, elles se permettent de fixer mon corps qui s’essaie aux poids et aux soulevés de terre, en quête d’une force autant imaginaire que réelle. Devant leurs regards insistants, j’ai arrêté d’y prendre ma douche.

Les moments d’interaction prennent une signification différente, se remplissant de crainte et d’appréhension. Différentes phases se succèdent selon les contextes. Parfois, c’est une personne conquérante qui prend le devant, nourrie des thèses butleriennes et des lectures postmodernes. Celle-là assume sa non-conformité, la revendiquant presque dans sa manière de se tenir, de marcher, de parler. D’autres fois une personne fatiguée la remplace. Cette personne veut juste passer inaperçue. Mais même en short noir et en casquette, l’aller-retour chez l’épicier est semé d’embûches. Lorsqu’elles ne sont pas réelles, elles sont mentales, elles écorchent cette peau imaginaire qui les vit par anticipation. Le stress devient permanent.

Le soir devant l’écran, on revit ces moments avec toujours la même question, la même colère. Quand on parle à des jeunes de 18 ans sur Tinder, qui semblent assumer au moins leur fluidité sexuelle, on se sent investie d’un amour irrationnel pour ces femmes inconnues, presque d’une responsabilité. On les met où ces femmes, on en fait quoi? Les anecdotes et l’anxiété s’accumulent. La gifle ne vient pas, mais les piques sont nombreuses et infinies.

Comment mobiliser la colère diffuse? Comment instiguer un changement qui semble fou et indésirable par la majorité? Comment s’insurger après une gifle qui n’existe pas? Entre les différentes piques, l’amour, réel ou imaginaire, s’éloigne. La capacité d’aimer totalement et sans peur, de se laisser porter par l’amour, qu’importe le genre ou l’expression de genre de la personne. Les différents lieux où l’amour peut s’exprimer se réduisent, traqués par une héteronormativité qui s’immisce jusque dans l’intime. L’amour de soi est violemment menacé, rendu impossible par l’inexistence théorique, politique, sociale de ce moi qu’on cherche à aimer.

Dans le chaos il faut aussi se rappeler que d’autres n’ont pas mes privilèges. Ceux d’avoir reçu une éducation, d’avoir quitté le Maroc à dix-neuf ans, par exemple. D’avoir une situation socio-économique pour me sentir relativement en sécurité dans ce pays qui stupidement s’engouffre dans une politique de développement néolibérale et non-écologique qui a déjà montré ses limites. Le privilège aussi d’avoir un toit, une famille qui sait fermer l’œil lorsqu’il faut, des amis ouverts d’esprit.

Surtout, le privilège d’avoir eu accès à des livres et à des penseurs qui m’ont fait comprendre que ce n’est pas grave de s’écarter de la norme. Qu’on peut même trouver une beauté, un courage, quelque chose de louable et de désirable dans cet écart. Que les marges peuvent être créatrices de bonheur lorsque des conditions d’existence dignes s’alignent.

Que dire donc, que faire des femmes, queers/lesbiennes/bisexuelles/trans, qui aiment ou désirent ou rêvent d’autres femmes? Qui ont une identité de genre qui ne correspond pas aux binarités normalement admises? Qui se battra pour elles lorsque tous ceux qui peuvent vont ou regardent ailleurs? Tout est construit pour nous faire croire qu’on n’existe pas. Notre vécu n’est pas réel, nos envies ne sont ni envisageables ni désirables, nous ne sommes pas des êtres humains à part entière, dotés de droits parmi lesquels celui d’aimer et d’exprimer librement nos amours. Ou encore d’avoir une sexualité libre, épanouie, satisfaisante.

On en fait quoi de ces femmes que tout cherche à invisibiliser, à cacher, à ignorer? Contrairement aux hommes gays, notre répression n’est pas visible. Une gifle ne peut pas viser quelqu’un qui n’existe pas. Étant quasiment mineure et dénuée de pouvoir dans une société patriarcale, nous n’avons jamais eu l’occasion de créer des styles de vie distincts, de construire des imaginaires atteignables, des références communes, des lieux et des modes de solidarité qui nous rendent plus résilientes. Nous osons à peine rêver d’organisation politique.