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18/06/2019 16h:07 CET | Actualisé 18/06/2019 16h:07 CET

Le piège d'une transition électoraliste

Associated Press

Le formidable sursaut populaire du 22 février a rouvert le champs des possibles longtemps empêchés par le système en place. Elle a suscité une grande espérance de voir le pays s’engager sur la voie de la démocratie et l’État de droit.

De ce fait, la société retrouva son rôle prépondérant d’interlocuteur naturel. Par son élan unitaire et profond, par l’énorme pression qu’elle exerce, il s’impose comme acteur politique majeur, en faisant la démonstration de sa force dans les rues.

Cette nouvelle donne ne peut être ignorée ou méprisée, elle contraignit les décideurs à reconfigurer leur doctrine gestionnaire, faite de verticalité tutélaire qui ne tolère que le rapport d’assujettissement ou la répression féroce.

Ainsi, à l’effervescence des premières semaines s’est substitué le temps de la concrétisation de cette mobilisation, l’impératif de la reconstruction de l’État et la fin du système, la réflexion sur les moyens d’y parvenir, et les interrogations sur les contraintes objectives qui s’y invitent sur le parcours de la transition démocratique.

Jusqu’à cette heure, le système s’en tient à son plan, par une énième acrobatie constitutionnelle qui maintient le statu quo, au risque de mener le pays vers l’impasse par son intransigeance.

Du côté de la société, et des partis politiques, des convergences et des dynamiques commencent à se dessiner. La plus aboutie est celle enclenchée par des représentants de la société civile à travers une conférence nationale large, en vue de dégager un consensus national sur une feuille de route pour la transition démocratique.

C’est une étape importante qui vient d’être franchie quand on sait les difficultés intrinsèques à la société algérienne en terme d’adhésion collective et du sens du compromis.

Transition électoraliste ou la charrue avant les bœufs

Il reste que la confusion sur les concepts, les sous-entendus idéologiques, et les hésitations sont perceptibles, et nourrissent encore les débats, et travaillent l’opinion publique nationale en profondeur.

Ce sont des écueils inhérents aux rapport de force, au principe même de la concertation, et qui imposent des concessions réciproques pour aller dans le sens de la délibération. Il en demeure pas moins que toute feuille de route qui ambitionne de répondre aux demandes populaires est amenée à bien saisir la complexité de la crise algérienne, et bien cerner ses contours précisément pour ne pas partir sur de fausses pistes, car, disons le clairement, les erreurs de diagnostics finissent souvent en cinglants échecs politiques.

Le moment est crucial, et le rapport de force est engagé partout, à commencer dans et par les mots.

Par exemple, il ne suffit pas de parler de “transition” comme si c’est un gage d’intention démocratique en soi. c’est un concept désormais fourre-tout qui n’a de sens qu’à la condition d’exposer le contenu politique qu’on lui associe.

Et c’est là que le bât blesse, car, parler de la transition dans le cadre d’un “processus électoral” malgré toutes les garanties qu’on peut lui apporter risque de rater la cible et le cœur du “problème algérien”.

La déception sera encore plus forte s’il s’agit d’une élection présidentielle, qui verra l’intronisation d’un nouvel empereur à la tête de l’État. Au lieu de demander aux institutions de protéger l’État et la société de la toute puissance du président, on demandera au président de bien vouloir ne pas abuser de ses pouvoirs, et de respecter les institutions.

Par ce retournement spectaculaire, nous allons tout droit à la reproduction du système tout en ayant l’impression de le changer.

Hélas, l’expérience historique algérienne n’a pas manqué de nous prévenir.

Elle nous a enseigné sur le mode tragique, qu’une ouverture démocratique, la reconnaissance du multipartisme, de la liberté de la presse, et l’organisation d’élections qui se voulaient libres n’ont pas suffit à déclencher une alternance véritable, et opérer une rupture avec le système au début des années quatre vingts dix.

Les racines de la débandade furent multiples, mais l’une des plus décisives fut celle de croire qu’une démocratie procédurière et électorale est en mesure de transformer le système.

Transition institutionnelle et constitutionnelle

La crise historique que vit le pays est profonde. Elle porte l’empreinte d’une confiscation, celle d’un système qui s’est emparé de l’État naissant.

Parler de système appelle nécessairement de parler du régime politique, sa nature, ses institutions, ses pratiques, sa culture et ses dérives.

Se donner comme objectif, la rupture avec le système, implique alors une transformation de fond d’égale échelle que la crise elle-même, ce qui nous amène à passer par une rupture avec le régime politique, sa nature, ses institutions, ses pratiques, sa culture pour ne pas reproduire ses dérives.

Bien entendu, on ne peut régler l’ensemble de ces problématiques dans et par un seul mouvement, et il est de la rationalité élémentaire que d’appliquer un principe de graduation, d’échelonnement des demandes populaires, par ordre d’importance ou par un principe d’engendrement causal.

S’accorder sur le diagnostic de la crise historique algérienne d’une part, dégager un compromis sur le pacte historique qui serait au principe de la nouvelle république en mesure de l’endiguer d’autre part, permettent de garantir en sécurisant le cadre, les étapes, et le type de transition à mener.

Ces deux paramètres permettent aussi de débusquer les fausses alternatives, et coupent la route au risque contre-révolutionnaire à l’affût de la moindre occasion, et répondent surtout aux demandes populaires pour un changement radicales.

Si le diagnostic suggère que le mal algérien est dans l’absence de légitimité qui fonde le pouvoir politique, sa concentration extrême, dans la nature du régime autoritaire, ses institutions formelles et subordonnées, et ses pratiques, alors, la légitimité populaire, les droits et libertés, la limitation des pouvoirs dans le temps et dans l’espace, par sa répartition, et sa séparation institutionnelle, par l’introduction de mécanismes de contrôle et de recours sont ses équivalents démocratiques.

Cela nécessite l’élaboration d’une nouvelle constitution en mesure de les consacrer et les garantir concrètement, ce qui rend la transformation institutionnelle et constitutionnelle prioritaire et préalable à toute l’élection présidentielle.

Pour mener à terme cette gigantesque espérance, faut-il encore se défaire de cette pusillanimité qui justifie tous les renoncements, et par l’illusion d’un pragmatisme qui cache mal une peur aveuglante sacrifier les exigences, et principes les plus décisifs pour le fétichisme d’une négociation pour la négociation.