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20/02/2019 16h:30 CET | Actualisé 20/02/2019 17h:15 CET

Le peuple imaginaire, le peuple réel

Louafi Larbi / Reuters

“Quand la question des moyens évince celle des finalités, et que la gestion de l’outil devient sa propre fin, les choses perdent leur sens, l’État de droit sa raison d’être, et l’homme son chemin”, Régis Debray, l’erreur de calcul.

Si l’usage d’une citation préliminaire préfigure souvent le cadre général d’une contribution, elle a ici une toute autre vocation, c’est celle d’en finir avec “une tendance fataliste” qui frappe de non sens toute contribution/proposition quelle qu’en soit sa forme, pour mieux justifier sa propre inaction.

Si ce texte a une quelconque ambition, c’est celle de vouloir s’adresser à ceux qui, ulcérés par la situation du pays, ont décidé de rompre avec le confort de l’indifférence, pour œuvrer aussi modestement soit t-il à joindre à l’indignation, un effort concret et positif en faveur d’un regain collectif pour la reconstruction d’une espérance algérienne.

Néanmoins, si ce réflexe fataliste se présente aujourd’hui avec une telle intensité, en se logeant aussi profondément dans les consciences, et en désarmant toutes velléités de sursaut y compris au plus près de soi même, c’est qu’il n’est pas seulement le produit de déterminations globales qui le consacre socialement, il a aussi  me semble t-il à voir avec nos propres représentations individuelles et collectives.

C’est que nos perceptions, et lectures de l’état général du pays sont souvent en soutien a un tel constat, déduisant souvent à la fin, ce qu’on a précisément supposé au début  ! L’incapacité collective pour le changement.

Le peuple imaginaire:

En effet, un des impensé les plus répandus dans ce registre et qui cause le plus de dégât sur le moral des troupes et des forces actives est incontestablement celui qui a trait à la définition de ce qu’on nomme usuellement le “peuple”.

Concept/Valise, fourre-tout, qui,  à force de distorsion et de récupération a fini par dire la chose et son contraire. “L’appel au peuple/ le peuple voudrait que/ le peuple a décidé/ le peuple-héroïque/ le peuple-élu/le peuple-soumis/le peuple inconscient/ le peuple arriéré ... etc”.

Aucun parti du spectre politique algérien, aucune institution, jusqu’au individus, ne se priva de recourir, d’user et d’abuser de ce concept-clé pour tous les usages imaginables.

Politiquement, le recours systématique au “peuple” dénote un usage rhétorique souvent associé au populisme propre à  l’exercice ou à la conquête du pouvoir en Algérie.

Il s’agit en substance, d’une volonté de réorienter la conflictualité inhérente aux rapports sociaux selon les références idéologiques de chaque famille politique en tentant d’y imposer chacune sa vision et ses thématiques, par l’instrumentalisation de la figure du peuple et en dressant une dialectique entre ce dernier et ceux qui n’y sont pas :

- A gauche, cette rhétorique du peuple recouvre le concept du “prolétariat”,  “des exploités” par opposition à la bourgeoisie ou la bureaucratie étatiste.

- Les islamistes revendique le “peuple” supposé pur, et fidèle aux préceptes de l’islam, par opposition a une élite “occidentalisée” anti-religieuse qui voudrait dénaturer le peuple algérien de son identité et son socle religieux et ainsi répandre la débauche et la déliquescence morale.

- Les libéraux-démocrates, puisent dans une conception économiciste et humaniste leur stratégie et le rapport au peuple, on entend souvent les “consommateurs”, “le marché intérieur”, “société civile”..etc, articulé parfois avec une acceptation péjorative : populace, foule haineuse ou envieuse.

- Enfin, les nationalistes-Flnistes  au pouvoir quant à eux, invoque l’imagerie du “peuple glorieux” résistant, et patriote, en disqualifiant les opposants qu’elle traite “d’ennemis intérieurs”, ”perturbateurs aigris” de “hizb frança” et de “vendus”.

Nous voyons par ce bref aperçu que le concept de “peuple” loin d’être une volonté consensuelle de totalisation de la population algérienne, dans un dénominatif commun, qui lui permettrait de renforcer son sentiment d’appartenance, pour qu’elle puisse s’identifier à elle-même comme bloc, faisant partie d’un même État-nation, se révèle en réalité,  un instrument politique source de clivages mortifères qui s’auto-excluent mutuellement, et qui mettent l’accent sur des contradictions secondaires, de nature idéologique.

A chacun sa chapelle, à chaque chapelle son peuple !

L’éclatement et l’impuissance chronique de l’opposition  algérienne a se hisser au rang d’alternative concrète au régime en place trouve ici un de ses impensés les plus éclatants. 

Inversant totalement l’articulation logique de la dynamique politique,  passant du parti-instrument au service du peuple qui s’en empare dans une entreprise transformatrice, vers un peuple-instrument au service du parti dans une entreprise de légitimation qu’elle a échoué a acquérir autrement.

Prismes idéologiques qui sonnent comme des prophéties auto-réalisatrices, échafaudées en petits comités, sans interaction avec la base citoyenne,  projetées dans l’espoir d’un retour sur investissement.

La méfiance radicale envers les partis d’opposition (depuis la séquence FIS-FFS canal historique), l’abstention massive lors des élections, les adhésions partisanes au point morts , sont autant de signaux de désaveu qui nous renseigne sur le fossé abyssal entre les revendications populaires et les combats des appareils, entre les clivages réels et les clivages supposés.

Le peuple réel:

La réalité de tout corps social de par le monde,  c’est qu’il obéit principalement a un double principe de fragmentation/différenciation,  car, le peuple entendu comme une totalité sociale homogène ne se donne jamais sous cette forme, cela montre d’ailleurs le caractère ″purement idéologique″ d’une telle construction.

La société est par essence fragmentée en ensembles assez distincts,  nécessairement reliés par des déterminations multiples et variées ( rapports économiques, anthropologiques, culturels et historiques, religieux ) qui sont à la fois des rapports qui les poussent a l’homogénéisation qu’a la différenciation, de telle sorte que les groupes sociaux rentrent en interactions, tout en gardant leur spécificités propres ( patron/ouvrier, avocat/éboueur) (agro-pastorale/industrie-services) (ruralité/urbanité) ( croyants / non croyants), mais aussi,  par catégories démographiques ( -30ans/+60ans, femme/homme)...etc

De cette structuration multipolaire a plusieurs étages, de ce choc des intérêts et des visions naissent les conflictualités sociales que la puissance étatique en contexte démocratique régule et organise  dans un cadre institutionnalisé et pacifié ( Syndicats, partis politiques, associations, justice, police...etc)

La société algérienne n’en fait pas exception, elle est profondément travaillée par ces rapports sociaux conflictuels, et l’issue de ces affrontements détermine les rapports de force réels, et par construction, ceux qui dominent l’ordre social et préfigurent l’affect commun de la population.

Et c’est dans cette articulation que les ″entrepreneurs du pouvoir″, partis politiques et militants opèrent souvent un malencontreux diagnostic, prenant les conséquences pour des causes premières,

Le conservatisme et la résurgence de la religiosité depuis les années 80 sont un «effet» généré par l’échec du projet moderniste d’un régime qui a échoué,  notre tache n’est pas de commenter cette réaction sociale, mais s’interroger sur les raisons de l’échec d’un tel projet.

De voir par exemple que la contradiction décisive sur laquelle devrait s’appuyer et tenter de nourrir  tout mouvement politique soucieux de son rôle de représentation est celle qui éclaire le corps social sur le fossé entre la caste des privilégiés-rentiers qui comporte le pouvoir et sa base sociale vs le grand ensemble des dépossédés-exclus qui font l’expérience quotidienne de la privation sous toute ses formes ( droits politiques, sociaux, culturels... etc) car, l’intérêt des uns se fait sur le dos des autres.

Il s’agit d’une ligne de démarcation que l’allégeance/ l’insoumission  à l’égard du régime serait le tracé principal et discriminant.

Cela n’abolit pas évidemment les clivages secondaires,  mais, il permet de les surmonter dans le contexte actuel.

Qu’est ce qui empêche un front commun politique de se constituer sur une telle base et prendre forme dans un mouvement de masse ?

La réponse est la surenchère idéologique.

Car sous cette configuration, beaucoup d’arrivistes, et des politiciens à la petite semaine qui se nichent dans des appareils sclérosés sont sommés de sortir de leur positions-dogmes, d’entreprendre un renouvellement du corpus, et les méthodes avec,  de reconnaître qu’un conservateur modéré opposé au régime est de facto sur une telle ligne, et a l’inverse, un démocrate proche du régime, aussi laïc et progressiste que bon lui semble ne peut postuler ou travailler contre ses propres intérêts.

Cet option post-idéologique qui accorde aux luttes communes, et aux objectifs consensuels la place centrale qui leur revient redessine une carte politique d’une autre nature, celle précisément que le régime a adopté depuis des lustres, lui qui ne connaît ni couleur politique, ni orientations idéologiques que le rapport d’allégeance qu’on lui témoigne dans le recrutement de ses serviteurs.

Car, il a parfaitement identifié que la contradiction décisive n’est pas inscrite dans la tendance mais la substance de l’acte politique, pas dans les inspirations-références, mais dans les réalités pratico-pratiques, et ne s’embarrasse pas de traiter ses opposants de la même manière.

Les manifestations actuelles sont une occasion rare pour rompre avec le piège dans lequel le régime a placé l’opposition depuis 1992, faisant scinder la société politique en deux courants irréconciliables.

Des comités citoyens sont une formidable structure citoyenne, inclusive, pour fabriquer du ″commun″, pour que le rejet radical mutuel à la fois entre les chapelles, et entre le politique et le citoyen lambda puisse céder face aux priorités et les réquisits de l’époque.

Une occasion de retrouver les luttes réelles, le peuple réel !