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23/08/2014 06h:29 CET | Actualisé 07/12/2015 02h:43 CET

Le passage

Qu'attendre d'un État incapable de faire tracer convenablement un passage pour piétons? Un passage normé, propre, beau, avec des lignes parallèles, des espaces égaux, des largeurs cohérentes, des angles droits, des longueurs supportables, une couleur unie... Il est impossible de respecter ce passage, même au péril de sa vie! J'avoue que cette vue a été le plus grand choc de ma visite algéroise. En tirant sur un énième garro au balcon de la cuisine...

Kamal Almi pour le HuffPost Algérie

Qu'attendre d'un État incapable de faire tracer convenablement un passage pour piétons? Un passage normé, propre, beau, avec des lignes parallèles, des espaces égaux, des largeurs cohérentes, des angles droits, des longueurs supportables, une couleur unie... Un passage respectable pour qu'il soit respecté. C'est de mon balcon que j'ai vu le plus tordu: Chemin Mohamed Gacem, place du Golfe, à quelques mètres de la présidence de la République.

Il est impossible de respecter ce passage, même au péril de sa vie! J'avoue que cette vue a été le plus grand choc de ma visite algéroise. Elle explique parfaitement la situation du pays: Les moyens qu'il faut mais impossible de bien faire. On dirait que c'est fait zkara, exprès. Zkara dans soi, zkara dans les autres, zkara dans le monde, zkara dans la rationalité, dans la logique, dans l'intelligence. Zkara, c'est faire exprès de mal faire dans un élan final de vengeance de je ne sais quoi, du sort peut-être, de la vie, des autres sûrement.

En tirant sur un énième garro au balcon de la cuisine, à 3 heures du matin, je me suis surpris dans une folle envie de refaire un tracé plus honnête, de ce malheureux passage, de le repeindre en blanc fluorescent pour une vraie visibilité de nuit. Je calculais que l'opération de mesures, de tracé et de peinture ne me prendrais pas plus que 20 minutes pendant lesquelles

je serais dans le champ de vision d'au moins 11 policiers et autres agents de maintien du statu quo, qui n'est pas, comme chacun le sait, forcément l'ordre, et qu'il me faudrait une djefna de bon mesfouf, du l'ben à volonté, un qazan de thé à la menthe et quelques paquets de célèbres cigarettes d'importation pour les occuper pendant que je repeins l'avenir du pays. Excitant!

Puis une voix intérieure me souffle: "L'un de ces valeureux soldats ne mange pas de couscous à cause d'une gastrite la veille, deux sont plutôt café que thé et trois ont arrêté de fumer depuis la mort accidentelle de Boudiaf en 1992 ou 1963, personne ne s'en souvient. Bref, il y a au moins un de ces six qui vise assez bien pour perdre, en état de légitime défense, une balle dans ton crâne mou dès tes premiers coups de pinceau et te donner l'extrême onction: On ne modifie pas impunément l'avenir d'un pays, kho".

Martyr? Moi? Euh... "Et si tu leur parlais?", susurre une autre voix, moins rauque et plus enflammée, dans mon oreille gauche. "Ce sont des Algériens, eux aussi, ils aiment leur pays au moins autant que toi, ils y sont restés, eux, malgré tout, ils ont choisi des métiers pas mal plus risqués que le tien et ils veulent aussi sûrement que toi que les passages pour piétons dans toutes les rues du Golfe, d'El-Mouradia et d'ailleurs soient droits et beaux pour que tout le monde puisse traverser de l'autre côté dans la joie et la sécurité. Explique-leur ton projet, ils vont t'aider et au lieu de 20 minutes, ce sera 10, ce sera 5 minutes ou moins, et pas de morts, pas de blessés. Pas d'extrême onction".

C'est tentant, j'avoue. "Le suicide est haram", lance une autre voix intérieure, "car au moment où tu entames ton discours à ce désormais ghachis, surgit le 12e homme, ce PCO que tu ne vois pas mais qui voit bien le manège dans ta tête, qui aurait bien aimé un couscous, un l'ben, un thé même sans menthe et des cigarettes offertes fussent-elles des Vente interdite, qui a un cure-dents entre les lèvres même s'il n'a pas mangé de viande depuis 7 mois, et qui te regarde comme un chèque de PRI, prime de rendement individuel. Lui s'en fout de tes passages pour piétons ou pour l'Au-Delà: Il est sur le même trottoir depuis sa naissance, il ne traverse jamais aucune rue, aucun chemin, et n'aime pas le désordre, les cris et les chuchotements. Il aime Lucky Luke dont il réécrit la fin de chaque aventure et tu es son 5e Dalton mon frère. Tu ferais mieux de rentrer dormir..."

C'est alors que surgit, puissante et sans la moindre hésitation, une 4e voix venu d'en haut, du balcon du voisin du 3e, peut-être: "Allaaahou akbar!" Ouf! L'adhan du fadjr. "Âal haq!", me surprends-je à murmurer! On dit chez nous que l'appel à la prière surgi, inattendu, du haut d'un minaret par la grâce de haut-parleurs est forcément un appui, une confirmation de la dernière phrase prononcée! Je cours donc à ma prière libératrice du joug des barreaux du passage pour piétons. Et laisse au balcon mes voix intérieures débattre avec fracas de l'avenir du pays. Adhâafou el imane.

J'aurais peut-être plus de succès avec les passages à niveau.

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