LES BLOGS
21/11/2018 16h:21 CET | Actualisé 21/11/2018 16h:21 CET

Le pas de clerc et ses suites de Rached Ghannouchi

Il faut dire que le feu couverait à la maison d’Ennahdha et le chef y est plus que jamais contesté

Denis Balibouse / Reuters

Monsieur Rached Ghannouchi a beau finir par présenter ses excuses, on ne sait si les anciens ministres du gouvernement remanié qui ont porté plainte contre lui pour diffamation retireront leur plainte.

Il faut dire que les derniers propos du chef islamiste dans l’enceinte de l’Assemblée des Représentants du Peuple avaient de quoi surprendre et ne lui étaient pas habitudes. Au vrai, il y a fait ce qui serait un pas de clerc dont il n’a guère l’habitude.

Quelle que soit donc l’issue qui sera donnée à de tels procès, la situation en Tunisie semble augurer d’une nouvelle donne dans la politique d’Ennahdha, ne serait-ce que du fait des prochaines campagnes électorales imposant de s’y préparer au mieux, quitte à prendre des risques inhabituellement.

Du Rached Ghannouchi machiavélien…

Rached Ghannouchi est réputé être un animal politique très machiavélique, au sens noble du terme et non trivial qui est devenu le sien. Il est donc utilisé ici non pas pour dire rusé et perfide, mais en relation à la doctrine de Machiavel ou digne d’elle. 

Ce qui est loin des connotations véhiculées par les dérivés du nom de l’homme politique, philosophe et écrivain italien, auteur du Prince où il expose une philosophie politique réaliste. En cela, Niccolo Machaivelli ou Nicolas Machiavel, en éminent penseur de la Renaissance, est fondateur de la science politique; sa doctrine se voulant au service du bien commun, conseillant le plus honnêtement la meilleure politique à suivre par les politiciens de la république de Florence.

Le machiavélisme est un réalisme politique ne tenant pas compte de la morale. Pour cela nous dirons plutôt machiavélien Rached Ghannouchi, même s’il semble avoir fini par user moins de la doctrine de Machiavel que de sa caricature. Son récent pas de clerc, ou ce qui semble l’être, l’illustre bien, au demeurant, se laissant aller à la politique politicienne, jouant au lion et au renard à la fois dans une compétition où tous les coups bas seraient non seulement permis, mais encouragés.

Il faut dire que le feu couverait à la maison d’Ennahdha et le chef y est plus que jamais contesté. On le voit déjà avec le score réduit de son supposé poulain à la tête du groupe parlementaire et l’avancée de la contestation se reportant sur ce qu’on a tendance à appeler courant plus libéral autour de la personne de Samir Dilou.

De plus, les péripéties des officines occultes du parti obligent manifestement le chef du parti à multiplier, d’un côté, les déclarations tonitruantes en direction de son électorat le plus intégriste, ce qui augure de préparer, d’un autre côté, des initiatives trompeuses sur une supposée volonté réformatrice sur les sujets sensibles dans le pays.

Finira-t-on par assister, enfin, à la mutation d’Ennahdha en parti réaliste tenant compte des revendications essentielles du peuple à plus de droits et de libertés?   

… à un réalisme d’Ennahdha ?

Cela ne semble toutefois pas encore de rigueur. On l’a vu déjà avec l’égalité successorale où, après avoir envisagé de sauter le pas, Ennahdha s’est finalement rétracté, se rangeant du côté des plus fondamentalistes de ses troupes. Nonobstant, dans sa lettre au président de la République, il n’a pas moins fait des ouvertures, ou supposées ouvertures, dans le corpus des autres droits et libertés évoqués par le rapport de la COLIBE. Or, il se refuse encore à publier cette lettre de peur manifestement de mécontenter les franges les plus intégristes, puisqu’on semble y accepter d’abolir l’homophobie en Tunisie et y libéraliser la vente d’alcool.   

Il faut dire qu’entre-temps le parti a réussi à manoeuvrer habilement pour paraître agir contre l’homophobie sans trop se mouiller. Ainsi, de connivence avec certaines ONG occidentales déconnectées des réalités tunisiennes, dont Human Rights, Ennahdha a réussi à tromper certains militants anti-homophobie afin d’accepter que l’on oublie pour l’instant l’article 230 du Code pénal pour se limiter à annuler sa manifestation la plus choquante qu’est le test anal. En effet, c’est généralement au vu de ce test, surtout de son refus, que les juges condamnent à la prison pour homosexualité en application de l’article 230 du Code pénal.

On semble faire peu de cas du fait que l’interdiction du test anal n’empêchera pas nécessairement de continuer à harceler les homosexuels et à les emprisonner, les juges homophobes trouvant d’autres ficelles que le test anal,. Ni non plus que l’éradication de la pratique du test anal n’a pas besoin d’une loi, puisqu’elle peut être interdite sur le territoire tunisien tout simplement par un décret, un arrêté ou même juste une circulaire.

Cela atteste de la mauvaise foi humaniste* des promoteurs de cette loi dont la principale visée serait, en fait, de maintenir en l’état l’article 230 bien qu’il soit une survivance de la colonisation et qu’il ait été déjà démontré qu’il n’est en rien conforme à l’islam. En effet, ni le Coran ni la Sunna authentique, chez Boukhari et Mouslem, ne condamnent ce sexe parfaitement naturel. Ce que Rached Ghannouchi a admis lui-même, au reste, dans des déclarations à la presse étrangère.    

Cette initiative, à la vérité, rentre dans le cadre de ce qui serait, les prochaines semaines, la ligne de conduite du parti Ennahdha obligé de redorer son blason auprès de ses appuis occidentaux. Aussi, la meilleure façon est de le faire sur les sujets sensibles, les plus symboliques, comme l’homosexualité, mais en ne s’empêchant point de continuer à louvoyer. Et il continuera à la faire tant qu’il trouvera qui le suivra dans les rangs des supposés humanistes. 

Ces derniers ont donc intérêt à refuser de marcher dans ce jeu vicieux et tenir bon sur le principe d’une position radicale en matière des libertés et des droits individuels les plus évidents, ceux notamment tenant à la vie intime.

Pour revenir à l’initiative en cours de préparation, ils se doivent d’exiger l’abolition de la cause, l’article 230 du Code pénal, et non de son effet. Sinon, on validera pour longtemps encore l’homophobie en Tunisie, tout en donnant, bien à tort, un brevet d’humanité au parti Ennahdha sans l’avoir amené à nier son homophobie latente.

Et le droit et l’éthique imposent de refuser un pareil jeu malsain même s’il s’affuble de réalisme, car tout juste à dose homéopathique, insuffisante pour convaincre de sa bonne foi, mais fort utile pour faire du machiavélisme au mauvais sens du terme.

Lire aussi: 

Ces faux humanistes qui veulent pérenniser l’homophobie en Tunisie

 

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.