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02/05/2018 13h:05 CET | Actualisé 02/05/2018 13h:05 CET

Le parti "islam" en Belgique : Un extrémisme chiite ou de la simple provocation?

Quelques années plus tard et à la veille des prochaines élections communales en 2018, le parti “islam” compte se représenter dans une dizaine de communes sur Bruxelles et en dehors de la capitale belge

Un parti politique nommé “Islam” s’est fait connaître sur Bruxelles après les dernières élections communales en 2012. À l’époque, ce qui avait étonné l’opinion publique, c’est que ces derniers n’étaient pas connus, ils n’avaient sur leur liste électorale que trois candidats, dont deux avaient été élus du premier coup sur la commune d’Anderlecht et de Molenbeek-Saint-Jean. Plusieurs spécialistes en politique soulignaient leur réussite à obtenir des voix par le simple fait d’avoir nommé leur parti “Islam”, ce qui aurait motivé les communautés musulmanes à les soutenir.

Quelques années plus tard et à la veille des prochaines élections communales en 2018, le parti “islam” compte se représenter dans une dizaine de communes sur Bruxelles et en dehors de la capitale belge. Certains de leurs propos et l’attitude du fondateur du parti, Redouane Ahrouch ont choqué la Belgique. Serait-ce une approche religieuse extrémiste des représentants de ce parti ou une manière de faire se faire connaître? Eclaircissements.

Des communautés musulmanes plurielles

Les communautés musulmanes en Belgique se retrouvent majoritairement au sein de la capitale bruxelloise et sont issues d’une diversité reliée aux origines mais aussi, aux différentes branches religieuses de l’islam. En effet, la religion musulmane n’est pas une religion homogène, il y a eu au fil de l’histoire le développement de différents courants musulmans qui possèdent également à l’intérieur d’eux-mêmes des divisions. Les deux principaux courants musulmans sont le sunnisme (majoritaire dans le monde et à Bruxelles) et le chiisme, une minorité qui représenterait selon Isabelle Praile, l’ancienne vice-présidente de l’Exécutif des Musulmans de Belgique, 10 à 15% des populations musulmanes en Belgique. En réalité nous ne savons pas réellement le nombre exact puisqu’il est interdit de réaliser des recensements en fonction de la croyance des gens. Il n’existe pas de clergé en islam, même si dans le chiisme, il existe des autorités religieuses que les fidèles suivent s’ils le souhaitent.

Ainsi, si les deux courants principaux de l’islam se retrouvent présents en Belgique et plus particulièrement sur Bruxelles, il est important de souligner qu’il s’agit de communautés musulmanes divisées en fonction de leur origine, mais aussi, en fonction des différentes opinions religieuses qui existent au sein de ces courants musulmans. Concernant les communautés chiites, la structure des centres et des mosquées nous confirment la chose suivante: c’est en fonction des origines que les centres et mosquées s’organisent, et c’est en fonction des différentes idéologies qui existent dans le chiisme que se construisent ces centres et mosquées. Notons que ces mosquées et centres chiites ne sont pas reconnus, - à l’exception d’une seule mosquée pakistanaise- au sein de l’Exécutif des Musulmans de Belgique. Les raisons sont multiples: les communautés chiites ne sont pas vues positivement par un nombre considérable de musulmans de par les idées qu’ils transmettent, mais aussi parce qu’ils ne sont pas très bien compris et qu’il existe plusieurs idées reçues négatives à leur sujet. Cette situation motive les communautés chiites à se faire discrètes. Cependant, à l’intérieur de ces communautés chiites, certaines figures souhaitent revendiquer leur propre culte ou obtenir une certaine visibilité-existence, depuis trop longtemps ignorée. Serait-ce le cas du parti “Islam”?

En lisant programme du part “Islam” et en écoutant le discours de Redouane Ahrouch, nous pouvons comprendre que ce parti souhaite parler au nom des “musulmans” et aux personnes de confession musulmane en général. Ses représentants ne limitent pas ce parti aux communautés chiites. Serait-ce une manière d’atteindre un plus large public ou une volonté de rassembler les différentes communautés musulmanes? Si la question du chiisme prend sens avec le parti “Islam”, c’est tout simplement parce que le fondateur de ce parti s’est investi au sein de cette tendance musulmane. Le parti “Islam” a également été invité dans un pays qui représente notamment ce chiisme politique, à savoir, la République Islamique d’Iran.

Les propos du parti “Islam” ne sont pas nouveaux 

Si nous analysons les articles de presse de 2012, nous pouvons constater une similitude dans ce que le parti “Islam” a révélé ces dernières semaines, mais aussi dans les réactions opposées à ce parti et notamment dans le fait de vouloir interdire ce parti qui était déjà un débat en 2012. Cela n’a pas été possible. Les principales thématiques qui ont fait la une des médias dans le passée et récemment sont en lien avec le désir d’instaurer “la charia”, la loi islamique, la représentation des femmes comme ne pouvant pas avoir accès à certains postes, en fait, le poste de présidente du parti islam, la séparation des hommes et des femmes dans les transports publics pour lutter contre les harcèlements.

La première conférence de presse du parti “Islam” qui date de 2012 met en avant plusieurs éléments: l’importance que donne le parti aux lois belges tout en s’affirmant être un parti islamiste. Rappelons que le terme “islamiste” signifie qu’il y a un lien entre le politique et la religion. Le parti “Islam” utilise bien leur représentation de la religion en politique. Nous pouvons constater lors de cette conférence de presse que le président du parti “Islam” n’avait pas le désir de se qualifier comme “islamiste”, pour la simple raison que ce terme a une représentation négative au sein de la société. Il est possible d’écouter la conférence de presse au complet sur Youtube.

Si les titres médiatiques ont évidemment attiré l’attention sur ces différentes idées ce qui a eu pour conséquence de nombreuses contestations sur les réseaux sociaux, une récente et courte interview donnée par le président du parti “Islam”, Abdelhay Bakkali Tahiri au média RT France abordait ces sujets autrement. Pour ce qui est de la question de la charia (la loi islamique), ce dernier mettait en avant qu’ “en islam, il n’y a pas de hiérarchie” dans le sens où chacun peut interpréter différemment la loi islamique. Il ajoute également que “la charia évolue et possède différentes formes, la nôtre respecte la constitution belge” puisque son parti n’a pas été interdit en 2012 et actuellement non plus. Le fait d’évoquer une charia en fonction de l’endroit où nous vivons peut également entendre l’idée que si les inspirations à l’iranienne sont présentes dans le parti “Islam”, elles ne sont pas une finalité en soi. Il est donc possible que ces derniers décident de réaliser certains projets qui s’éloignent du contexte iranien et se rapprochent du contexte belge. À ce propos, le président du parti parle notamment des concerts qui seraient “normalement” interdits dans la religion musulmane et qui seraient permis dans le contexte belge. Il y a dans les propos du président du parti, une réelle conscience de la diversité des points de vue et de cette possibilité d’être flexible avec “la charia”.

La question des femmes est également un élément sur lequel le parti “Islam” s’est exprimé de façon particulière. En effet, dans un premier temps, ces derniers soulignent ne pas accepter qu’une femme devienne présidente de leur parti tant qu’il y aura un homme pour le faire. Cet aspect-là peut se comparer à la situation des femmes en Iran. En effet, même si les femmes iraniennes ont plus d’émancipation que les femmes saoudiennes par exemple, il n’empêche que plusieurs libertés ne leur sont pas permises, au-delà du port obligatoire du foulard; la femme iranienne ne peut pas se porter candidate aux élections présidentielles de son pays, elle ne peut également pas avoir la fonction de juge pour des raisons reliées à son sexe et à sa nature de femme. Nous pouvons penser que les représentants du parti “Islam” s’inspirent de cette idée-là. Rappelons que la République islamique d’Iran se base sur la loi islamique interprétée par le prisme du chiisme et plus exactement du chiisme duodécimain que l’on peut encore préciser par un chiisme dirigé par l’opinion de l’ayatollah Khamenei, le guide suprême iranien. Aussi, même si la représentation de la femme dans le chiisme possède quelques aspects qui favorisent son émancipation, d’autres aspects persistent à la réduire au second rôle, d’une approche qui reste patriarcale. Il serait intéressant d’analyser le point de vue des femmes au sein des communautés chiites sur ce sujet, Isabelle Praile ne représentant évidement pas toutes ces femmes.

En effet, après les différents propos du fondateur du parti “Islam” sur notamment la question des femmes, il est intéressant d’observer la rapide intervention d’une femme qui appartient à ces communautés chiites, Isabelle Praile. Cette dernière avait un discours opposé aux propos de Redouane Ahrouch allant jusqu’à le traiter “d’imposteur”. Au sein des communautés chiites sur Bruxelles, j’ai pu avoir des témoignages qui soulignaient également un désaccord par rapport à ces propos. C’est une preuve que l’identité chiite ne fait pas forcément l’unanimité auprès des individus ayant cette même identité. Cependant, il y a aussi une réalité chiite bruxelloise: un idéalisme de la société iranienne et du système politique iranien.

Par la suite, le parti “Islam” propose contre les harcèlements dans les transports en commun, la possibilité de séparer les hommes des femmes dans les bus et les trams. Cette proposition qui a choqué est en réalité un système qui existe déjà en Iran, mais dans d’autres pays également. Le président du parti “Islam” s’est également exprimé là-dessus en soulignant le fait qu’il s’agirait d’une séparation pour les personnes qui le souhaiteraient et qu’il serait possible pour ceux qui ne le souhaitent pas de rester dans des partis des transports en commun “mixtes”.

Un autre aspect que nous révèle cette courte interview est par rapport à l’attitude de Redouane Ahrouch lors d’une émission belge où ce dernier n’a pas voulu regarder l’une des journalistes présente sur le plateau. Si l’indignation et le manque de respect ont fait l’unanimité, Abdelhay Bakkali Tahiri explique ce comportement comme une manière de faire vivre le manque de respect que les femmes et les jeunes filles de confession musulmane qui portent le foulard vivent en Belgique. Il souligne que ces femmes qui portent un tissu sur la tête n’ont pas accès avec leur foulard à l’école ou encore au travail. S’agirait-il finalement d’une provocation délibérée par le parti “Islam” afin de faire connaître leur parti au plus grand nombre?

Pourquoi un chiisme extrémisme?

Dans un pays où la neutralité de l’État insiste sur la séparation entre la religion et la politique, un parti se donne comme nom celui d’une religion et amène des idées religieuses en politique comme étant une solution pour tous. C’est une expression citoyenne qui pose question, qui reste communautaire et qui touche directement les droits humains. Cette expression extrême d’un parti minoritaire provient d’individus qui s’inspirent de référents chiites. Aussi, ce qui est intéressant à souligner, c’est que les prêches de plusieurs représentants religieux chiites d’origine iranienne à Bruxelles tendent vers un respect des lois du pays dans lequel vivent les fidèles chiites. C’est également ce que mettent en avant les représentants du parti “Islam”. Nous pouvons constater qu’au sein de ces communautés chiites, l’intégration est un élément encore important, notamment au sein des communautés chiites iraniennes ou afghanes. Ce qui n’est pas forcément le cas au sein des communautés chiites d’origine marocaine ou turque et où s’intégrer n’est pas une question puisqu’ils sont belges. C’est d’ailleurs le cas du président du parti “Islam”, ce dernier se revendique belge d’origine marocaine et citoyen à part entière qui respecte la constitution du pays.

Que pouvons-nous comprendre? L’extrémisme chiite a une face différente de l’extrémisme sunnite. Si les discours du président du parti “Islam” sont choquants, ce dernier souligne l’importance de respecter les lois de la Belgique et de pouvoir faire vivre ses idées dans le cadre des règles belges. S’il s’agit de violences de la pensée et des libertés, il ne s’agit aucunement d’un extrémisme djihadiste qu’ils combattent également. Sur le site du parti, un onglet est consacré au terrorisme, nous pouvons lire que ces derniers sont contre ces agissement: “Les tueries survenues à Paris, Nice, Bruxelles et dans d’autres villes européennes, ne peuvent pas nous laisser indifférents. Qui n’oserait condamner ces crimes? Excepté quelques fanatiques radicaux.”

En 2014, lors des élections fédérales et régionales, le parti reçoit le soutien de 13719 citoyens. Cela signifie que leurs idées font sens pour une tranche de la population belge. Une minorité qui souhaite revendiquer ses droits et notamment son identité musulmane en respectant les règles de la constitution belge.

L’histoire de l’islam a relié la politique à la religion, c’est pourquoi dans les différentes tendances religieuses nous pouvons constater des revendications qui unissent ces deux sphères. Si la majorité des belges de confession musulmane vivent leur religion comme un mode de vie dans un État neutre, il n’est pas non plus étonnant que d’autres souhaitent reconnaître leur interprétation de cette religion au niveau politique puisque l’islam a cette relation historique avec la politique. Cela n’est pas nouveau, plusieurs partis de ce type ce sont développés par des individus qui souhaitent revendiquer leur identité musulmane. Il serait intéressant de comparer le nombre de voix des différentes partis politiques qui ce sont associés à la religion musulmane pour savoir si ce parti fait beaucoup plus écho que les précédentes tentatives.

La question reste ouverte: Serait-ce une manière pour les représentants de ce parti de se faire connaître ou de montrer que finalement, les islamistes ne se retrouvent pas uniquement dans le courant majoritaire de l’islam, à savoir le sunnisme? Personne ne pourra trancher sur le sujet, ce qui est certain, c’est que le parti islam a su faire parler de lui au niveau national mais aussi en dehors de la Belgique…

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