MAROC
01/12/2018 14h:27 CET

Le Mucem de Marseille consacre une exposition au peintre marocain Mohammed Kacimi

325 oeuvres y sont exposées.

F Deladerriere
Mucem Scénographie KACIMI Sylvain Massot Novembre 2018

ART - “Kacimi – 1993-2003, une transition africaine”, un hommage de l’autre côté de la Méditerranée. Jusqu’au 3 mars prochain, le musée marseillais le Mucem (sud-est de la France), propose une exposition retraçant les dernières années artistiques du peintre Mohammed Kacimi, avec le soutien de la compagnie Art Holding Morocco.

Mort en 2003, l’artiste, un des plus grands du Maroc, a laissé sa trace dans l’art oriental et occidental. “Novateur et engagé, instigateur et témoin principal de la mondialisation de l’art contemporain arabe, il a largement influencé l’évolution de la scène artistique de son pays, et servi de modèle à nombre de jeunes artistes maghrébins aujourd’hui internationalement reconnus”, souligne le Mucem.

Mohamed Kacimi a eu un rôle fondateur dans l’art marocain. “Sa liberté d’agir et de créer a participé à cette transition qui a conduit de nombreux jeunes artistes contemporains marocains à se positionner tout naturellement sur la scène internationale”, ajoute auprès du HuffPost Maroc Nadine Descendre, historienne, critique d’art et commissaire de l’exposition .

Mohammed Kacimi
Sans titre, Collection privée, Casablanca ©Collection privée, Casablanca.

Après des années de recherche, la commissaire a voulu faire découvrir l’artiste ailleurs, où il n’avait pas encore eu la reconnaissance qui devrait accompagner son travail. “Après être repassée pendant des années dans les pas de cet artiste, il s’est produit chez moi quelque chose de particulier que connaissent bien les chercheurs. Il s’agit d’un mécanisme de compréhension tellement intériorisé qu’il arrive un moment où l’on ne résiste plus au désir de le faire découvrir là où il n’est pas vraiment connu et de partager avec d’autres le résultat de ses explorations”, explique Nadine Descendre.

Le musée du Mucem à Marseille, ville nichée au bord de la Méditerranée, porte d’entrée entre l’Occident et l’Orient, collait alors parfaitement à la spécificité du travail de l’artiste: sa transversalité dans les différentes disciplines artistiques et son ouverture au monde.

“Cette richesse qui le caractérise, il l’a acquise aux confins des deux rives de la Méditerranée. Entre, d’une part, le Maroc, le Maghreb et le monde arabe (qu’il a parcouru en de nombreuses occasions ) et toute l’Europe, d’autre part, qu’il visitait et où il travaillait régulièrement. C’est dans cette double culture que son œuvre a grandi et s’est construite”, ajoute la commissaire d’exposition.

“Quel meilleur endroit donc que le Mucem, à la vocation méditerranéenne, pour faire valoir l’importance de ces artistes encore peu instrumentalisés par le marché de l’art, sans ambitions commerciales, ni volonté hégémonique de travailler à leur reconnaissance artistique?”

“L’Africanité” de Mohammed Kacimi

Pour raconter l’oeuvre de l’artiste, Nadine Descendre a choisi de consacrer l’exposition aux dix dernières années de Mohammed Kacimi (1993-2003), la période de sa transition africaine ou “l’apogée de son oeuvre”.

“Cette période raconte l’Afrique de Mohammed Kacimi. Marocain, certes, maghrébin et arabe, bien sûr, mais africain d’abord… cette évidence, acquise progressivement, lui a ouvert les perspectives d’une vérité et d’une authenticité dont il était en quête depuis des années. L’espace ne permettant pas de développer une rétrospective (à moins de traiter l’ensemble de son œuvre considérable par des ‘échantillons’), j’ai préféré mettre en valeur cet aboutissement remarquable”, précise Nadine Descendre.

Huffpost MG

En mettant en avant cette période, la commissaire de l’exposition espère également contribuer ”à changer une optique de perception sur une certaine forme d’art imprégnée à la fois d’art occidental et de culture arabo-musulmane. Ce à quoi s’est attaché Kacimi toute sa vie.”

Exposée au Mucem, la série Le Temps des conteurs, en est l’exemple. “En intégrant ce que l’Afrique et ses réalisations au Sénégal, au Mali et au Bénin lui avaient apporté, l’artiste s’est fabriqué un langage différent, unique dont ses expériences artistiques depuis les années 60 avaient posé les bases de plus en plus affirmées, de plus en plus originales”, précise Nadine Descendre.

Un parcours aussi libre que sa création

L’artiste ne s’est pas arrêté à la peinture. Poésie, danse, théâtre, textes, installations éphémères... Il peignait ou réalisait des collages sur des toiles libres, immenses souvent, s’appropriait d’improbables supports à sa convenance: des grillages, de vieilles valises de boîtes de films, du papier mâché ou des plaques de bitume qu’il fabriquait lui-même, des boîtiers électriques, des morceaux de toiles de récupération, des boîtes de tirages photographiques... 325 de ces oeuvres seront exposées au Mucem, dans un espace totalement ouvert, où les visiteurs pourront voguer librement.

“Kacimi était un homme de lumière et d’espace. Il travaillait dans un atelier très clair, souvent dans son jardin et même dans sa piscine… vidée bien sûr! Je n’imaginais donc pas présenter son travail dans un labyrinthe sombre de cimaises avec des projections de lumières sanctuarisant les œuvres”, précise Nadine Descendre.

Galerie photo Quelques-unes des oeuvres de Mohammed Kacimi Voyez les images

“Au centre, nous avons construit une immense table que j’avais dessinée avec deux pans inclinés permettant de se pencher sur les pièces les plus fragiles présentées posées, sans encadrement, comme il les avaient initialement conçues. On peut du fait de ce dispositif tourner autour, revenir sur ses pas, stationner devant et mettre ces pièces en relation avec les grandes pièces murales”, ajoute la commissaire de l’exposition.

Le Mucem proposera également des archives (manuscrits, textes, dessins, photographies et vidéos) dans une salle dédiée. Elles raconteront Meknès, où Mohammed Kacimi est né en 1942, sa part révolutionnaire de son engagement dans la société et la peinture dans sa structure même.

“Des œuvres, des notes, des documents administratifs et épistolaires, des croquis, des dessins, des éditions, des photographies, nous donnent des indications jusqu’à cette décennie 1993- 2003, la plus foisonnante et la plus productive de Kacimi, celle de ‘l’éclatement africain ’”, précise le musée marseillais.

De quoi comprendre le cheminement de l’artiste jusqu’à cette “apogée”, la découverte africaine de Mohammed Kacimi.

“L’artiste africain n’est pas seulement le représentant, le transmetteur de l’exotisme et des rites ancestraux qui alimentent les imaginaires en perte de sens. Le créateur en Afrique est le passeur de sa propre histoire avec tout ce qu’elle a de complexe, d’ascendant, de rituel, d’éclatant. Face à des mutations, des répressions locales et internationales, des misères et des aberrations politiques. Face à la tyrannie de toute forme y compris celle de sa propre tradition. L’artiste africain contemporain est l’archéologue de la succession du temps, des strates, des signes et de la matière depuis le temps de la Belle Lucie (et de la découverte des origines) à nos jours. Un état d’être en prise directe avec les événements. L’Afrique n’est pas seulement un lieu géographique producteur de signes, de rites et de safaris comme elle l’est souvent dans l’imaginaire occidental, mais aussi celle de la mort, du déboisement culturel, de la désertification, et de manipulations de toutes sortes. ”(Kacimi, Paris, mars 1997)