MAROC
08/10/2019 12h:45 CET | Actualisé 08/10/2019 13h:46 CET

Le mouvement "Maan" pourrait bien se transformer en parti politique (INTERVIEW)

Interview exclusive avec Zakaria Garti et Hamza Hraoui, membres fondateurs du mouvement "Maan" ("Ensemble").

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Maan

INTERVIEW - Une ambition, des idées et un projet. Le mouvement politique “Maan” est d’abord né d’une conviction: “Ensemble, tout est possible”. Un slogan mais surtout une raison de vivre, car ses membres fondateurs croient en l’union qui fait la force. Un semestre après son lancement, le mouvement se fraie son chemin lentement mais sûrement auprès d’une jeune génération avide de changement, de dynamique, de citoyenneté.  

Membres et co-fondateurs de ce mouvement, Zakaria Garti, jeune banquier et ancien président du réseau politique indépendant TIZI (Tariq Ibnou Ziyad Initiative) et Hamza Hraoui, communicant et spécialiste en affaires publiques, font le point sur ce projet commun, à la veille d’un remaniement gouvernemental imminent. Ils dévoilent dans cette interview exclusive au HuffPost Maroc leur constat de l’état politique actuel au Maroc, ses défaillances, et présentent la vision et les perspectives que ce nouveau-né compte concrétiser.

HuffPost Maroc: Six mois après son lancement, comment se porte “Maan”? 

Hamza Hraoui: Maan se porte bien. C’est un jeune mouvement qui continue de se structurer partout dans le pays en créant des comités locaux. La phase d’écoute nationale que nous avons appelée “Istimaa” et qui est la pièce maîtresse de notre dispositif de mobilisation est quasi prête. Cette consultation nationale s’étalera sur un an et prendra plusieurs formes: cafés politiques, rencontres publiques entre les citoyens et nos représentants, ou encore échanges ouverts via notre plateforme web.

Chez Maan, nous pensons que les programmes politiques construits dans des vases clos sont désuets. Au contraire, ce sont les idées co-construites avec les Marocains, tous les Marocains, qui créeront de la valeur réformatrice pour notre pays. Une fois les aspirations des Marocains récoltées, elles seront analysées et publiées dans le cadre d’une restitution nationale.

Dans l’échiquier politique, de quelle tendance se rapproche-t-il le plus?

Hamza Hraoui: Tout d’abord, Maan n’est pas un parti politique mais un mouvement issu de la société civile qui a comme crédo la démocratie et la consécration de la citoyenneté. La transformation en parti politique pourrait être envisagée quand des conditions de mutation seront réunies. En attendant, Maan prend des positions, fait des propositions et va à la rencontre des Marocains. Maan veut gagner en crédibilité et en maturité avant d’envisager éventuellement la transformation en parti politique.

Pour le moment, il est difficile de situer Maan dans l’architecture politique traditionnelle. Mais si vous tenez à tout prix à le faire, nous dirions que nous sommes plutôt centristes et démocrates. Nous ressemblons de ce fait aux Marocains, car dans leur immense majorité ils sont partisans de ce que l’on appelle “Al Wassatia”. La construction même du Maroc est basée sur cette philosophie qui en fait un pays à la fois ancré dans sa culture millénaire et tournée vers la modernité. Cela dit, nous sommes d’abord libres, indépendants et espérons que notre courage sera à la hauteur des positions que nous aurons à prendre sur les sujets politiques, sociétaux et économiques. 

Que pense alors Maan de la politique actuelle du pays? 

Hamza Hraoui: Plus concrètement, nous pourrions vous dire qu’au sein de Maan, nous observons avec une grande inquiétude la politique adoptée par les gouvernements successifs depuis les débuts des années 2000, œuvrant pour la privatisation de notre système éducatif et renforçant ainsi les inégalités éducatives. Nous pourrions extrapoler cela également au secteur de la santé. Par conséquent, nous réfutons l’idée selon laquelle l’action de l’État, dans ces deux secteurs, devrait se limiter à assister et à soutenir les opérateurs privés. Nous nous sentons donc naturellement proches de toutes les tendances politiques qui croient dans l’idéal démocratique et sanctuarisent l’école et l’hôpital publics. 

Vous comptez, à partir de la phase d’écoute nationale “Istimaa”, élaborer une sorte de pacte social. Est-il question, pour vous, de mettre au point votre programme politique ?

Zakaria Garti: Le terme programme politique ne fait pas partie de notre vocabulaire, du moins pas pour le moment. Au sein de Maan nous parlons d’idées transformatrices. Quant au pacte social, il est aujourd’hui urgent. On ne le dira jamais assez, nous Marocains sommes, malheureusement, dans l’incapacité de nous projeter dans un destin commun. Déchirés entre des disparités sociales qui ne cessent de se creuser et un vide politique qui se nourrit d’une dégradation morale, institutionnelle et intentionnelle, le Maroc fait face actuellement à un double défi: changer de doctrine de développement tout en s’engageant sur la voie d’une véritable démocratie. Ce chemin est inéluctable si nous voulons préserver un Maroc fort, ouvert et prospère, dans une région qui ne cesse d’être menacée de délitement et de chaos.

Le gouvernement devra subir un remaniement imminent qui n’est pas le premier du genre sous le mandat de Saâd-Eddine El Othmani. Pour vous, est-ce que cela relève d’un indicateur d’échec? A quel niveau? 

Hamza Hraoui: Dans les démocraties éprouvées, un remaniement n’est pas forcément révélateur d’un échec. Il peut s’agir d’un changement de cap, d’une nouvelle impulsion, ou de la fin programmée d’un cycle. Cependant, au Maroc les remaniements font toujours écho à des dysfonctionnements graves et s’accompagnent de relents d’impopularité. Ce qui est perceptible même par le moins avisé des commentateurs politiques. Il ne s’agit pas d’énumérer, ici, les nombreuses raisons de ces dysfonctionnements, mais l’une en particulier nous semble structurelle. Elle concerne le mode de scrutin, dont l’amendement, en adoptant un mode de scrutin uninominal à deux tours, est nécessaire afin de faire émerger une majorité parlementaire en phase avec les choix électoraux des citoyens rompant ainsi avec la balkanisation politique qui nuit tant à la crédibilité de l’action politique au Maroc. On ne peut pas concevoir un gouvernement cohérent et efficace et en même temps formé de 6 partis (ou 5 depuis le départ du PPS de la coalition) que tout oppose ou presque!

Les citoyens ont fini par ne plus croire au changement. Leur confiance dans les politiques s’est amenuisée au fil des années. Comment les convaincre, aujourd’hui, de changer d’avis? 

Hamza Hraoui: Ce ne sera pas une mince affaire et les citoyens ont raison de ne plus croire au changement. Nous tenons à rappeler que la confiance dans les politiques qui s’érode ne touche pas que le Maroc, mais à peu près toutes les nations. Qu’elles soient démocratiques ou autoritaires. Si, aujourd’hui, le processus de démocratisation est au point mort depuis les dernières élections législatives et municipales, les expériences politiques successives qu’a connu le Maroc ont permis peu ou prou des avancées insuffisamment exploitées: le gouvernement d’alternance de 1999 avec l’entrée de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), le Mouvement du 20 février qui a permis en plein Printemps arabe l’avènement d’une nouvelle règle de droit suprême, sont autant de pas en direction de la transition démocratique dont il faut veiller à ne pas minimiser l’importance. Le chemin vers la démocratie est long et ne peut s’achever sans concessions.

A cet égard, la constitution de 2011, même imparfaite, offrait une occasion unique d’engager le Maroc sur la voie démocratique. Il y a 7 ans, nous aurions pu, avec la Tunisie, constituer un modèle au Maghreb, or la tentation de retirer les acquis d’ouverture politique était trop grande, les vieux réflexes “régressionistes” ont brimé des espoirs légitimes.

Où se trouve l’issue?

Hamza Hraoui: Dans la nature des hommes se trouve le penchant vers la tyrannie et l’oppression de l’autre. Cette citation d’Ibn Khaldoun, justifierait sans doute l’État omnipotent, mais expliquerait surtout une tendance de fond observée mondialement où le retour de l’autoritarisme devient presque à la mode. Qu’il s’agisse de M. Poutine en Russie, ou de M. Erdogan en Turquie, ces régimes forts et populaires, séduisent et réduisent la marge de manœuvre des aspirations démocratiques en bousculant l’ordre établi.

Notre responsabilité collective est de donner une nouvelle voie aux Marocains, tous les Marocains, pour éviter qu’ils ne tombent sous le charme des discours extrémistes et populistes. Car les extrêmes cherchent à se nourrir de l’incrédulité développée chez les foules citoyennes, par des décennies d’inculture politique et d’effacement de la pensée libre.

Les rapports de la cour des comptes n’ont pas fait l’éloge de la gestion des projets et institutions. Pour vous, la faute est-elle à mettre sur le dos des partis membres de la majorité?

Zakaria Garti: Le rapport annuel 2018 de la cour des comptes a été d’une très grande virulence en mettant à nu les défaillances et les dysfonctionnements dans la gestion publique. Les politiques et haut commis de l’Etat ont longtemps fustigé les discours nihilistes de certains jeunes ou acteurs de la société civile en les accusant de dévaloriser les efforts de l’Etat et l’action de ses institutions. Aujourd’hui, les magistrats de la cour des comptes semblent être les premiers “nihilistes de la nation!”

Le gouvernement est moralement responsable de tout ce qui passe dans le pays. Mais on ne peut s’empêcher de reconnaître que la gouvernance de plusieurs établissements publics échappe au contrôle du gouvernement, ce qui par conséquent élargit le cercle des responsables… 

Cela pourrait paraître à la fois simpliste et populiste, mais l’ampleur de la gabegie et de la dilapidation des deniers publics est telle que l’on ne peut construire un modèle de développement pérenne si l’on ne s’attaque pas à ce mal profond. A cet égard il faudrait activer des mécanismes plus “sévères’’ en matière de reddition des comptes.