LES BLOGS
22/05/2019 12h:25 CET | Actualisé 22/05/2019 12h:25 CET

Le mouvement du 22 Février et la question de son organisation

Une plate-forme consignant les droits fondamentaux et les libertés individuelles fondant l’Etat de droit à laquelle adhéreraient ces associations serait un puissant ciment pour le Mouvement populaire

RYAD KRAMDI via Getty Images

Une idée semble faire l’unanimité : “le mouvement populaire doit s’organiser et désigner ses représentants”. Elle a même émané du Chef d’état-major lors de sa dernière sortie à Ouargla lundi 20 Mai. Les partis et personnalités politiques convergent vers cette incitation. Des manifestants et internautes le répètent inlassablement. Mais voilà, cela ne se fait pas. Comment expliquer cela?

La nature du Mouvement du 22 Février

Dans le raisonnement largement répandu, l’idée d’organisation d’un mouvement de masse relève du domaine de l’évidence. L’organisation décuple les forces. Elle est le lieu de la réflexion, de la décision, de l’orientation et de la coordination de l’action. Tout cela est théoriquement admis. Mais comme nous avertissait le poète, ”Toute théorie est grise, mais vert et florissant l’arbre de la vie″. Que nous montre la réalité, celle des multiples Vendredis de manifestation ? Un mouvement massif, discipliné, pacifique, multicolore respirant la bonne humeur et affichant une détermination sans égale. Un mouvement ouvert aux initiatives individuelles, laissant libre cours à toutes les formes d’expression, affiches, banderoles, affichettes. Un mouvement où semblent renaître la culture et l’humour. Un mouvement imbibé de solidarité et inspirateur d’émotions sans pareil. Ce n’est pas là une description relevant de l’euphorie. Les incidents qui ont émaillé les manifestations sont marginaux. Même s’ils doivent alerter sur le potentiel de dérapage, ils demeurent isolés et n’affectent pas les tendances lourdes du Mouvement. Pour apprécier correctement, on peut recourir à la comparaison et se référer à l’histoire de  l’Algérie. Quels exemples de mouvement de masse a-t-on vu depuis l’Indépendance ? Aucun d’une telle ampleur. Aucun avec autant de créativité. Aucun avec une telle persévérance. Quel serait son secret ? C’est l’absence d’organisation centralisée, c’est sa spontanéité. Ce dernier terme peut prêter à contestation quand il est compris comme instinctif. Ce qui ne correspond nullement à la réalité des manifestants qui montrent plutôt de la conscience et de la responsabilité. Par spontané, il faut seulement comprendre que la rencontre de ces consciences individuelles n’est pas le produit d’une organisation.

Qui est derrière ce mouvement ?

L’idée qu’un tel mouvement est “manipulé” ou”orienté” ne vient pas seulement de personnes que les manifestations populaires dérangent. Des citoyens, peut-être parmi les moins actifs ou pensant “c’est trop beau pour être vrai” », se sont posés cette question : “qui est derrière ce mouvement?”. La pensée commune relie le mouvement collectif à un centre de décision qui émet des incitations contrôlées. Ce sens commun hérité peut-être du mode de vie  communautaire vécu par les êtres humains pendant des siècles conçoit difficilement l’émergence de l’individu conscient et responsable hors de toute hégémonie de la communauté. Mais il cède facilement à l’épreuve des faits et le Mouvement populaire possède une force de persuasion inégalée.

Peut-être faut-il aussi faire état de certaines théories sociologiques qui expliquent les faits sociaux par des faits sociaux antérieurs (production matérielle, technologie, démographie…), extérieurs donc à l’individu, qui alimentent la pensée commune par sa prédominance dans le système d’enseignement et les médias. Tous ces points de vue déresponsabilisent l’individu et lui contestent sa capacité au choix et à l’action et alimentent ainsi l’idée de manipulation. Mais là aussi, l’académisme ne résiste pas à la force de la vie. La participation des universitaires au Mouvement populaire l’atteste.

L’infamante accusation de manipulation étrangère.

C’est donc sur un terrain idéologique propice que les adversaires du Mouvement populaire développent leurs attaques. Enveloppé dans un nationalisme chauvin, confondant l’intérêt national avec l’ordre établi et leurs positions dominantes dans le pouvoir,  leur infamante accusation de manipulation étrangère frise le racisme. Les Algériens ne peuvent-ils pas accéder à la pensée universelle? Ne disposent-ils pas d’une capacité de réflexion leur permettant le choix de leurs idées ? Leur accusation revient à classer les idées de liberté et de contestation du système autoritaire comme étrangères à la Nation algérienne. Ils ont oublié que cette même accusation a été proférée contre le Mouvement de libération nationale en lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Hier, l’obstacle c’était l’Etat colonial, aujourd’hui l’obstacle c’est l’Etat autoritaire. Un cheminement naturel, de la revendication de la liberté collective par l’émergence de la Nation à la revendication des libertés individuelles pour tous les Algériennes et les Algériens. C’est la loi de l’évolution. Les Algériens se sont persuadés qu’ils vivraient mieux dans une Société de liberté que sous un système autoritaire. C’est pourquoi ils veulent vivre dans un Etat de droit garantissant les libertés individuelles.

Le Mouvement populaire doit-il s’organiser ?

En revenant aux caractéristiques du Mouvement populaire, on peut légitimement s’interroger. Qu’apportera l’organisation ? Quelles sont les avantages et les inconvénients ? La force du Mouvement du 22 Février réside dans son acceptation de la diversité politique et idéologique de la Société algérienne. C’est le premier grand mouvement inclusif. L’adhésion au mouvement est individuelle et volontaire. Ce qui produit toute sa richesse. L’absence d’organisation centrale, coiffant tout l’ensemble, permet cette richesse. Les manifestants individuellement ou librement associés en famille, en groupes se sont exprimés en plein accord avec leurs convictions personnelles. Ils ont évité dans la plupart des cas d’incommoder d’autres manifestants aux sensibilités différentes des leurs. La durabilité du Mouvement populaire atteste des vertus de l’absence d’une organisation centralisée. Dans cette phase où la contestation prédomine par rapport à la proposition, l’avantage est certain. Relevons que l’existence des réseaux sociaux et du téléphone mobile et autres « téléphones intelligents » assure des moyens de liaison inconnus dans les mouvements passés. Ces moyens de communication individuels remplissent une partie importante des missions attendue de l’organisation classique. Cette phase risque de prendre fin après le 04 Juillet, date de l’élection présidentielle que maintient officiellementcontre vents et marées le Commandement militaire. Si le pouvoir ne recourt pas aux manipulations habituelles, le 04 Juillet sera un jour de referendum populaire. Une victoire du boycott des élections donnera au Mouvement populaire un nouvel élan et de nouvelles responsabilités. La question de l’organisation se posera d’une manière plus insistante.

Quelle forme d’organisation?

Un puissant mouvement populaire peut pallier à son manque d’organisation par sa cristallisation autour de leaders. Malheureusement l’émergence de leaders lors des manifestations est trop récente. Il n’y a pas encore de leaders suffisamment consensuels. Qui dit organisation, dit affinités politiques et idéologiques. A quel schéma d’organisation peut se prêter le Mouvement populaire sans altérer son unité ? Ce qui fait sa richesse, la diversité politique et idéologique, pose problème quand on aborde la question de l’organisation. L’idée de Front peut-être évoquée. Les Fronts sont plus souvent des partis qui sont censés admettre des sensibilités différentes mais avec une même matrice idéologique. Les Fronts, comme  rassemblement de Partis sont généralement des coalitions d’appareils de Partis avec un Parti dominant. Les solutions classiques d’organisation aboutissent à une coupure avec la base. Ce qui ne parait pas du tout correspondre à la volonté d’agir et de s’impliquer des manifestants du Mouvement populaire à l’ère des réseaux sociaux. L’expérience du FLN historique paraît difficilement répondre aux attentes. La clandestinité et la dureté de la répression coloniale ont beaucoup contribué aux recours aux méthodes autoritaires voire violentes. Même après l’Indépendance, il a sombré dans le fonctionnement administratif, l’arbitraire et l’assujettissement au pouvoir. Il est difficile de prévoir les formes futures du Mouvement. Ce qui est sûr, c’est l’exigence de démocratie. La forme d’organisation doit répondre aux revendications d’implication démocratique, aux droits à l’information et aux exigences de débats. Il ne faut pas ignorer la différenciation politico-idéologique qui répartit les forces. Reconnaître au mouvement son caractère spontané, c’est aussi lui laisser le soin d’innover comme il a su si bien le faire dans son émergence en tant que Mouvement populaire. Il est vraisemblable que la formation au niveau de la base d’associations calquées sur les réseaux peut conduire à des formations politiques obtenues après agrégation de ces associations de base selon les affinités politiques. Une plate-forme consignant les droits fondamentaux et les libertés individuelles fondant l’Etat de droit à laquelle adhéreraient ces associations serait un puissant ciment pour le Mouvement populaire.Avec une telle plateforme, la diversité politique et idéologique se vivrait positivement et autoriserait un essor du mouvement populaire.