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27/07/2019 15h:54 CET | Actualisé 27/07/2019 15h:54 CET

Le "modèle" tunisien: Une marque exclusive

Tout comme les êtres, les pays changent par à-coups, après une longue période de maturation silencieuse. C’est ce qui nous arrive et "Si Béji" y est pour beaucoup!

PATRICK KOVARIK via Getty Images

Le jeudi 25 Juillet 2019 a constitué une de ces journées charnières qui changent drastiquement le cours d’un pays et de ses citoyens. Pourtant, la journée avait commencé de manière tout à fait ordinaire. Des drapeaux célébraient tranquillement la “République”. Les familles s’apprêtaient à partir à la plage; d’autres se préparaient à passer des heures tranquilles à la maison, à l’abri de la chaleur suffocante.

À onze heures du matin, la nouvelle éclate, tel un coup de tonnerre: le président Béji Caied Essebsi, amené en urgence la veille au soir, à l’hôpital militaire, venait de décéder à dix heures vingt-cinq précises. Dans son entourage (proches, ministres et conseillers), la décision fut prise rapidement: diffuser au plus vite l’information, ce qui fut fait à onze heures précises, soit une demi-heure après le décès. Immédiatement, dans les médias, c’est le branle-bas de combat. Les radios diffusent, en non stop, informations et commentaires; les chaînes télévisées entament des plateaux de plusieurs heures, où les personnalités publiques se succèdent. Le tout empreint d’une grande émotion, d’une tristesse sincère et d’un consensus quant à se détourner des querelles politiciennes, pour rendre hommage à un homme exceptionnel.

Partout ailleurs, à travers le pays, villes et campagnes continuaient de traverser la journée, avec calme. Un calme sans doute trop grand, des rues vidées, aussi bien par la chaleur que par la peine, confessée par les citoyens, à l’annonce du décès brutal de leur président. Un chagrin profond, affectant la majorité de la population, toutes catégories confondues. À Tunis, les rues anormalement calmes, la circulation habituelle n’indiquaient nullement que le pays vivait une de ses grandes journées. Aucun dépassement, pas de colère ni d’agitation revancharde. Les villes n’ont pas vu de manifestations, pas d’émeutes non plus; aucun déploiement des forces de l’ordre ne fut nécessaire, le pays acheva sa journée dans un calme que des pays arabes “amis”, jugèrent anormal…

Un constat s’impose de lui-même: la société Tunisienne a dépassé le stade où un changement à la tête de l’État, même douloureux, même brutal, suffit pour plonger le pays dans la turbulence et les querelles. Et des querelles, dieu sait s’il y’en avait, jusqu’au 24 Juillet au soir, et même au matin du 25 Juillet, avant ce moment fatidique, ce “dix heures vingt-cinq” où le temps marqua une pause, pour permettre au destin de changer de direction…

Les voies de la démocratie sont impénétrables. À voir l’écume des événements récents, tourbillonner sur la place, bavant de salive et de bruit, on pensait être retournés en arrière vers une ère de clans et de tribalisme politique, vouée aux pires dérives. Nous avions oublié que jamais l’histoire ne retourne en arrière. Par dessus les “bavardages politicards”, une lame de fond continuait son chemin, creusant, chaque jour plus profond, au cœur des êtres: cette lame de fond ne saurait être résumée par un seul mot; elle unit et cristallise une multitude de “sensibilités”: un amour viscéral pour le pays, la conviction que le tunisien tient en main son destin, qu’il en est responsable.

Dans cette lame de fond, le passé, écarté des esprits mais jamais oublié, refait surface, comme convoqué par l’exceptionnelle gravité du moment présent: en une fulgurance, les tunisiens réalisent le chemin parcouru, les violences dans lesquelles le pays est tombé, les convulsions des premiers mois de l’année 2011, la ferveur citoyenne de l’été 2013, l’accomplissement en 2014 d’élections présidentielles libres et démocratiques. Puis, le calme durement reconquis, durement maintenu, malgré les attentats, les grèves, et les pénuries. En un instant, passé et présent s’unissent, formant une mouture indissociable et l’individu réalise qu’il a changé.

En 2011, nous avons obtenu la liberté d’expression, une liberté sans cesse menacée, sans cesse en butte à une institution sécuritaire pétrie d’automatismes d’un autre âge. Cette liberté n’est, certes, qu’une des facettes de la démocratie. Mais, peut-être avons-nous sous-estimé son impact sur les êtres, au fil du temps. Aujourd’hui, nous réalisons que cette liberté d’expression a été un ferment de maturation exceptionnel pour les citoyens. Elle l’a été à travers la liberté d’expression des médias, elle l’a été à travers les revendications des manifestants, des grévistes, de tous ceux qui, à tort ou à raison, ont élevé la voix, haussé le ton, réclamé leur dû, qu’il s’agisse de travailler, de gagner plus, d’obtenir plus, de vivre… Ces voix, résonnant du nord au sud, dans un pays qui s’est longtemps tu, ont constitué un levain remarquable. Au travers de ces huit dernières années, cela a aidé à une prise de conscience de soi, de la part des tunisiennes et tunisiens. Or être conscient de soi, confère une autonomie indéniable. Le sentiment d’agir sur les événements et non d’être “agi par eux”.

À cette liberté de parole, nous devons associer les actions effectuées par notre défunt président Béji Caied Essebsi. Parmi celles-ci, deux ont été cruciales: la première est la prééminence de l’État, martelée par notre président, tout au long de son mandat, et s’étant peu à peu imprimée dans les consciences. Seconde action, aussi essentielle, quoique décriée, controversée: il s’agit de l’alliance réalisée avec le mouvement Ennahdha. Loin de moi le désir d’analyser les arcanes d’une telle alliance et ses conséquences plurielles, certaines fécondes, d’autres désastreuses. Il n’en demeure pas moins qu’elle a instauré, non sans dégâts, une situation marquée par la cohésion sociale. Cette cohésion entre deux franges opposées de la société tunisienne, cohésion imposée par le président défunt pendant plus de quatre ans, n’est pas demeurée lettre morte, et a lentement imprégné l’âme tunisienne. Qu’importent les clans, Nida, Ennahdha, et tous les autres, seule compte la cohésion sociale, telle une fin en soi,  lentement instillé au cœur de la société!

Pour cette seule initiative, en apparence incohérente, aventureuse, nous devons, encore et encore, rendre hommage à “Si Béji”! Par cette alliance, il voulait certainement éviter une guerre civile larvée et assurer au pays une stabilité politique. En vérité, il a fait bien plus: il a implanté dans l’âme du tunisien la nécessité de cohabiter avec l’autre, celui qui est différent et auquel tout nous oppose. Le tunisien a “fait avec” cette cohésion sociale imposée par Béji Caied Essebsi ; en cela, le défunt a indéniablement contribué à l’éducation politique de ses concitoyens. Cette cohésion fait-elle désormais partie de notre sensibilité nationale? Seul l’avenir le dira, mais la graine a germé.

En ce 27 Juillet 2019, en accompagnant notre président à sa dernière demeure, la Tunisie, tous bords confondus, a fait preuve d’un niveau de civilisation remarquable. Notre président ne méritait pas moins et les tunisiens viennent de prouver qu’ils étaient à la hauteur et qu’ils avaient accédé à une maturité que bien d’autres nations sont à même de leur envier. L’enterrement du président Caid Essebsi a aussi effacé la honteuse mise en terre du leader Habib Bourguiba (sans doute le dernier cadeau que Béji Caied Essebsi offre au pays et à Bourguiba !) À mettre côte à côte ces deux événements, espacés de moins de vingt ans, on réalise à quel point la Tunisie et les tunisiens ont changé!  

Tout comme les êtres, les pays changent par à-coups, après une longue période de maturation silencieuse. C’est ce qui nous arrive et “Si Béji” y est pour beaucoup! Que Dieu l’accueille dans son infinie miséricorde…

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