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11/09/2019 11h:16 CET | Actualisé 11/09/2019 11h:22 CET

Le Hirak algérien et ses dimensions internationales: le rejet de l’ingérence à l’épreuve

Ghada Hamrouche pour le HuffPost Algérie
Les algériens et l'ingérence

Les études que j’ai faites sur le monde du travail et les mouvements syndicaux m’ont convaincues d’une idée que je peux résumer comme suit: le mouvement social et politique algérien ressemble, dans ses rapports avec l’environnement géopolitique proche, à la logique des revendications des travailleurs des mines. 

Des mineurs dont le comportement a été constamment marqué par l’indépendance affirmée de leurs mouvements de revendications qui peuvent ne pas concorder nécessairement avec la tendance générale du mouvement ouvrier.  Ces mineurs peuvent ainsi s’engager dans des actions de revendications alors que le mouvement ouvrier est calme voire en état de faiblesse, ils peuvent également ne pas suivre le mouvement ouvrier quand il est en état ascendant. Une attitude qui découle essentiellement dans leur histoire revendicative, de leurs conditions de travail et de leur culture politique.

Un facteur extérieur faible 

C’est précisément ce qui a toujours caractérisé le mouvement social et politique algérien. Les Algériens sont, de ce point de vue, les “mineurs du monde arabe”. Les évènements d’octobre 1988 ont eu lieu en Algérie alors que l’aire maghrébine et arabe était très calme. Les Algériens ont refusé, des années plus tard, d’aller dans la direction du printemps arabe alors que pratiquement toute la région arabe a bougé, à commencer par la Tunisie voisine. Cette “particularité” a, bien entendu, un coût politique à payer. C’est une spécificité et même une distinction qu’il faut expliquer pour en comprendre les causes profondes et ses implications. 

Le début du Hirak en Algérie depuis février 2019 pourrait être un témoignage de plus de cette particularité algérienne. C’est un  point de départ pour débattre des dimensions internationales du mouvement que vit l’Algérie depuis près de 7 mois. Pour dire d’emblée que le facteur extérieur est faible dans le quotidien du mouvement des Algériens dont la culture politique a souvent accordé peu d’importance aux dimensions internationales, hormis une appréhension maladive de la relation avec la France et son exploitation au niveau interne. Celle-ci s’exprime avec exagération dans le discours sur le “parti de la France”, devenu avec le temps un épouvantail dans la culture du complotisme dominant, ou dans des allusions au rôle que pourraient jouer les Emirats et quelques autres “mains étrangères”, comme faisant partie de la contre-révolution menée par l’Etat. 

Il faut relever par ailleurs que c’est le régime politique qui a convoqué le facteur extérieur, rejeté au niveau populaire, signe de la confusion politique qu’il vit. Cela est apparu clairement avec la dernière rencontre de l’ambassadeur russe avec le SG du FLN ou lors de la sinistre visite à Moscou, Pékin et quelques capitales occidentales, de Ramtane Lamamra, ministre des affaires étrangères, à la fin du règne du président déchu; une visite comprise par les Algériens comme une tentative d’impliquer l’extérieur dans des affaires domestiques. 

Un grand paradoxe

Le même scénario pourrait se répéter ces jours-ci alors que l’Algérie vit un moment crucial de son histoire politique après le discours du chef d’état-major de l’armée affirmant qu’il serait “souhaitable” de convoquer le corps électoral le 15 septembre. Signe que l’élection présidentielle est de la plus haute importance pour un régime politique où la Présidence (en tant que personne et poste) est l’institution politique primordiale au détriment des toutes les autres. Les parties étrangères le savent parfaitement d’ailleurs et l’utilisent comme un point de faiblesse et de chantage qu’il ne serait pas possible d’utiliser si les prochaines élections donnent un président fort de sa légitimité populaire. 

L’on se retrouve devant un grand paradoxe, les dirigeants militaires dissidents dont il est de l’intérêt  même personnel de rejeter l’ingérence étrangère, pourraient en être une cause directe et ce après la “fuite” vers l’Europe de nombreux chefs militaires et notamment l’ancien ministre de la défense, Khaled Nezzar ainsi que des figures politiques poursuivies en justice. 

Une situation qui pourrait devenir le point d’entrée pour une  internationalisation des affaires internes du pays à un moment sensible lié à l’élection présidentielle avec tout ce qu’elle comporte de polarisations du fait des divergences sur la date et les conditions de sa tenue; et alors que le hirak connaît un très fort regain avec la rentrée sociale face à l’accélération de la mise en oeuvre du plan du régime pour aller vers des élections que le mouvement populaire n’accepte toujours pas.

Un moment important qui pourrait donner lieu à des batailles qui ne tiennent pas compte de la culture politique qui a toujours marqué la situation algérienne de ne pas aborder des dossiers sensibles pouvant devenir publics à l’occasion de ces luttes politiques. Or, ces batailles prennent parfois des tournures personnelles entre les membres du commandement militaire et les élites politiques, avec des dimensions financières liées à la corruption. Des batailles qui pourraient être une voie ramenant l’Algérie au début des années 90, avec tout ce que cette période comporte de malheurs et de dépassements en tous genres que le pays n’est arrivé à dépasser que difficilement. 

Ce sont des dossiers qui n’ont pas été totalement oubliés par les parties internationales et régionales. Leur  réouverture pourrait être une occasion d’ingérence dans une situation algérienne, jusque là rétive à une telle possibilité en comparaison avec ce qui se passe dans l’aire arabe en général, devenue un champ des ingérences extérieures en tout genre. 

Il faut souligner, contrairement à ce qui est propagé par la culture complotiste, qu’il n’est pas dans l’intérêt des pays voisins, ni de l’environnement régional méditerranéen, que l’Algérie échoue à régler ses problèmes internes à travers des élections présidentielles, même partiellement réussies, qui rétablissent la stabilité de ce pays-continent dont la position géostratégique est plus qu’importante. 

Les pays voisins directs ont intérêt à ce que la situation politique soit stable en Algérie, même s’ils ne souhaitent pas un succès total, lequel  pourrait constituer une menace si l’Algérie apparaît comme un modèle réussi pour leurs peuples. Des peuples qui suivent avec beaucoup d’attention l’évolution de la situation en Algérie. C’est le cas de l’élite politique marocaine dont la grande concurrence historique avec son homologue algérienne est connue; une concurrence qui n’existe pas avec la même intensité avec la Libye et la Tunisie, pays qui pourraient profiter pleinement d’un succès en Algérie. 

Un “demi-succès” en Algérie, c’est sans doute ce qui est préférable pour les pays de l’environnement immédiat et de la région; et certainement pas un échec total avec ses conséquences graves sur la stabilité de l’aire maghrébine et son environnement méditerranéen. Ce souhait de “demi-succès” diffère de celui des peuples dont l’intérêt réside dans un plein succès de l’expérience algérienne qu’ils soutiennent moralement secrètement ou de manière publique. 

Mais une telle réussite dépendra de la capacité des Algériens du mouvement populaire et des élites politiques officielles et populaires à parvenir à une entente sur la tenue d’une élection présidentielle crédible et acceptée au niveau populaire.  De quoi conforter la culture politique dominante du rejet de toutes formes d’ingérence étrangère caractéristique du pays. Une culture qu’il partage avec celle des travailleurs des mines dont les sorties sont difficilement prévisibles.

Traduit de l’arabe par le HuffPost Algérie - Article original paru dans Al Quds Al Arabi