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09/10/2019 11h:22 CET | Actualisé 09/10/2019 11h:22 CET

Le Hirak algérien et les bureaucraties économiques et politique (*)

STRINGER via Getty Images
Algerian demonstrators gesture during an anti-government protest in the capital Algiers on October 8, 2019. - Demonstrators gathered in the capital, the epicentre of Algeria's protest movement that forced longtime president Abdelaziz Bouteflika to step down in April. (Photo by STRINGER / AFP) (Photo by STRINGER/AFP via Getty Images)

J’ai lu dernièrement, dans ” le blog de Algérie-infos” , sous la signature de Saoudi Abdelaziz, un article  qui titrait ceci :  “Le Hirak soutiendra le triomphe politique  du capitalisme privé espère, Djamel Labidi”.

Ceci, Je ne l’ai jamais écrit ni laissé entendre, dans mon article. Le lecteur pourra  le vérifier. Cela ne peut même pas passer pour un avis sur cet article. C’est donc une fake news.

Les divergences sont normales et utiles, surtout dans une époque  d’aussi intenses interrogations que la nôtre. Mais  lancer une fake news n’a rien à voir avec des divergences. Question d’éthique.

Ceci étant dit, Je ne veux pas croire que Saoudi Abdelaziz ait délibérément commis une fake news me concernant. J’ai trop d’estime et d’affection pour cet ami de longue date, de toujours, auquel me lient tant de souvenirs de lutte depuis notre première jeunesse. Je veux croire qu’il s’agit seulement d’un malentendu, d’un défaut de dialogue et d’explications. C’est donc ce que je vais tenter de faire ici, ce qui transformera, peut-être, je l’espère, cet incident en une occasion de mieux se comprendre. 

 

Y a-t-il une autre alternative?

Saoudi Abdelaziz peut en effet  ne pas avoir perçu le fond de mon article, de celui-là comme d’autres sur les mêmes sujets. Je me prononce pour une Économie de marché à dimension sociale. Y a-t-il une autre alternative actuellement dans le monde pour développer notre pays, c’est-à-dire parachever la révolution nationale déclenchée en novembre 1954 ? S’il y en a une autre, il faut le dire et l’exposer.

Je parle d’économie de marché et non de “triomphe politique du capitalisme privé″ comme  me le fait dire  Saoudi Abdelaziz. La Chine, le Vietnam sont-ils des pays capitalistes ?  Ce n’est pas le cas, car le capitalisme est un système social où à la structure économique, l’économie de marché, correspond un pouvoir politique ( la superstructure dit le marxisme), qui est celui de la bourgeoisie. Le Hirak, lui, en Algérie, s’attaque à la superstructure politique de l’Économie d’État: la bourgeoisie d’État. C’est à elle, et à ses obligés, qu’il dit “dégage”. J’y reviendrai.

La nouvelle Politique économique (NEP), considérée en son temps  comme une nécessité par  Lénine, était déjà une économie de marché avec un pouvoir politique qui n’était pas celui de la bourgeoisie. Mais il y a eu, après, la marche forcée vers le socialisme ,  et la collectivisation imposée par  Staline avec les résultats qu’on connaît. C’était en fait la généralisation de la propriété et de l’Économie d’État et d’un modèle de capitalisme d’État qui s’est étendu à d’autres pays qu’on appelait alors du Tiers Monde. De la même manière, en Chine, le “bond en avant”, c’est-à-dire la collectivisation de la propriété agricole décidée par  Mao, s’était  traduite par une tragédie humaine, la famine, des millions de morts.

Lorsque Deng Xiaoping avait préconisé l’économie de marché , il avait été vilipendé par le pouvoir politique d’alors. Mais que serait aujourd’hui la Chine sans l’application de cette politique. Elle est devenue une grande nation économique, car, il faut le rappeler, il s’agit là, comme en Algérie, de révolution nationale, et non de socialisme. C’est la même erreur ( si c’est une erreur..) que faisaient certains de ceux qui, se réclamant du socialisme, traitaient, avant novembre 54, les révolutionnaires de “nationalistes” inféodés à la bourgeoisie, et attendaient que notre libération vienne du triomphe du socialisme en France.

L’Économie d’État s’est écroulée partout. C’est un fait historique. Si elle était bonne, elle aurait été solide, elle aurait duré, et les peuples la défendraient, c’est aussi simple que cela.

Le pendant politique à l’économie d’État est le pouvoir de la Bourgeoisie d’État, il est la bureaucratie politique. La bourgeoisie d’État, l’expérience historique l’a désormais prouvé, est une bourgeoisie au sens plein du terme. À travers le contrôle qu’elle a sur la propriété d’État, elle exerce une forme de propriété sur les moyens de production, les biens et services du  secteur étatique. Autrement dit, elle tire profit de sa gestion du  capitalisme d’État et de ce fait exploite le travail.

Le pouvoir de la bourgeoisie d’État a dénaturé l’idéal socialiste. C’est un pouvoir forcément autoritaire, forcément antidémocratique. Qu’on cite un pays, un seul où il a été autre chose que cela. Malgré les bonnes intentions proclamées, il fragilise les nations, généralisant les passe droits, la corruption, et inévitablement le mensonge qui, du plan économique, passe au plan moral et politique. Il crée donc une profonde crise morale, une crise de confiance, de toute la nation,  et un terrain alors favorable aux agressions étrangères. Il faut s’interroger aussi sur les situations de violence extrême qu’on observe, à un moment, dans les pays d’économie d’État: ex- Yougoslavie, Irak, Syrie, Libye, Algérie en Octobre 88 et dans les années 90 etc..

 

Les bureaucraties politiques

Toutes les bureaucraties politiques se sont effondrées dans les pays socialistes, après une longue patience des peuples de ces pays qui continuaient d’espérer en des réformes démocratiques. Avant la chute du mur de Berlin, les citoyens de la RDA, par millions, avaient voté “avec leurs pied”, en allant massivement vers la RFA. Avec la chute des pouvoirs bureaucratiques, les bureaucraties politiques de bien des partis politiques se réclamant du socialisme  se sont aussi effondrées en Europe et dans le monde.

En Algérie aussi, le Hirak vote en marchant par centaines de milliers. Il demande le départ de la bureaucratie politique, c’est-à-dire la fin  du pouvoir politique encore dominant exercé par la bourgeoisie d’État, et qui ne s’arrête pas de traîner, malgré pourtant des réformes,  avec des contradictions qui persistent et continuent d’entraver le pays  sur le plan aussi bien de l’économie que de la démocratie, l’un n’allant pas d’ailleurs sans l’autre. Le Hirak est un mouvement d’ensemble de la société. Donc là aussi, et comme ailleurs, les bureaucraties politiques des partis sont remises en question, que ce soit dans les partis du pouvoir ou dans les oppositions. Cette remise en question prend d’ailleurs souvent des aspects violents, comme on l’a vu récemment au FLN, au FFS et ailleurs, alors que n’est pas le cas, c’est à noter, dans le Hirak fait, jusqu’à présent, tout entier d’esprit pacifique et de tolérance.

Il y a une ligne de continuité, on le voit mieux maintenant, entre l’effondrement de ces bureaucraties et le mouvement démocratique qui a gagné les pays arabes à partir de 2011, puis les pays européens qui réclament une démocratie  directe. Ou du moins plus avancée. C’est un souffle qui gagne le monde entier, avec des formes concrètes, qui reflètent les particularités de chaque pays.

Les “Gilets jaunes” en France ont commencé avec des revendications sociales, la suppression de la taxe carbone, l’allègement des impôts, l’augmentation du SMIG, le rétablissement de l’ISF, puis ses revendications sont devenues politiques avec la demande de la démocratie directe, à travers  notamment le RIC (référendum d’initiative citoyenne).

En Algérie, malgré le caractère urgent de bien des problèmes sociaux, notamment la question des salaires et du pouvoir d’achat, le Hirak a eu immédiatement des revendications totalement  politiques: la liberté, la démocratie, l’État de droit, la lutte contre la corruption. Certes, les choses pourront évoluer vers des revendications sociales, mais cet accent total sur des revendications politiques est d’une grande signification.

De la même manière, le mot d’ordre de la libération  du pays avait pris le pas sur toutes les revendications sociales à la veille de la guerre d’indépendance. C’était la conscience qu’elle était le nœud de toutes les questions. Comme aujourd’hui les revendications de liberté, de démocratie et d’État de droit. Aujourd’hui le Hirak se réfère aux idéaux du premier novembre et dit, de manière très précise et très lucide, qu’il faut parachever la révolution nationale de Novembre. Il proclame sa fidélité au message des martyrs, au programme du premier novembre. Il est de façon indissociable un mouvement à la fois national et démocratique.

 

Le Hirak est aussi un mouvement culturel

Dans ce sillage, le Hirak est aussi un mouvement culturel.  Les langues Arabe et Amazigh reprennent, côte à côte, leurs droits nationaux, donnant un coup de fouet à la liberté et à la créativité culturelles du mouvement populaire. Ceux qui ne connaissent pas l’Algérie profonde ne peuvent se rendre compte à quel point la société  algérienne s’est sentie humiliée chaque fois qu’un ministre, ou un Wali, en violation de la constitution, s’adressait en français à ses compatriotes, ou prenait la parole dans cette langue  à l’étranger ou en face d’officiels étrangers, ou lorsque le ministère de l’éducation s’est trouvé dans la situation kafkaïenne d’être dirigé par un ministre ne connaissant pas la langue de l’école.

L’une des particularités de la bourgeoisie d’État algérienne est qu’elle est dans sa grande majorité francophone et qu’elle travaille et gère en Français. L’opposition donc à cette bourgeoisie se double donc aussi d’une opposition culturelle , dont la nature est, là aussi, à la fois démocratique et national de façon indissolublement mêlée.

Un dernier mot. Je disais au début de ce texte que nous vivons une époque d’intenses interrogations. Dans ces périodes de bouleversements historiques, il peut y avoir deux attitudes: soit celle du repli, du refuge dans des certitudes d’hier, dans une Histoire déjà faite et  y trouver même un certain plaisir  nostalgique, soit affronter le monde du réel, non pas tel qu’il aurait dû être mais tel qu’il est, et soumettre sa vision à la seule critique qui vaille, celle de la réalité présente, vivante, inédite, celle du jugement du temps, et continuer toujours de rechercher dans l’Histoire sinueuse un chemin pour le progrès humain.

Bref, soit une fidélité de forme soit une fidélité de fond, celle à un engagement. Et dans ce monde compliqué où nous vivons, je crois que la meilleure boussole reste celle de l’amitié en dehors des fanatismes idéologiques et au-delà des divergences politiques.

 

* Ce texte a déjà été publié, sous un autre titre, le 22 Avril 2019. Il m’a paru utile de le mettre à la disposition du lecteur algérien à travers le Huffpost Algérie.