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05/07/2019 08h:47 CET | Actualisé 05/07/2019 08h:47 CET

Le "Hirak" à l’heure du 5 juillet

NurPhoto via Getty Images

Le 22 juillet prochain cela fera cinq mois que les Algériennes et les Algériens ont enclenché un mouvement historique de protestation politique et d’engagement citoyen. La chose est historique à plus d’un titre. Toutefois, on entend ici et là nombre de discours mitigés pour ne pas dire défaitistes. Le refus du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah d’accepter la solution d’une transition longue (mais concertée), la répression et l’arbitraire exercés contre des manifestants, l’irréelle interdiction du drapeau amazigh, l’absence d’initiative majeure de conciliation entre le pouvoir et l’opposition, le maintien d’un gouvernement hérité d’Abdelaziz Bouteflika, tout cela pèse sur le moral et l’optimisme des uns et sur la détermination des autres. Mais le mouvement continue et il faut rappeler qu’il est soutenu par la plus grande partie de la diaspora algérienne. Et il faut aussi insister sur le fait qu’il force le respect de nombreux peuples à travers le monde.

 

Bien sûr, il est encore trop tôt pour dresser un bilan définitif du hirak puisque rien n’est encore joué. Mais n’oublions pas que l’Algérie a tout de même échappé à un cinquième mandat de Bouteflika, autrement dit à une prolongation, et à une aggravation, de l’état de déprédation subie par le pays. N’écoutons pas celles et ceux qui nous disent aujourd’hui que ce cinquième mandat n’était pas réellement prévu et que l’état profond préparait autre chose. C’est d’abord une manière insidieuse d’insulter l’engagement des manifestants et c’est ensuite une négation de la réalité. Car ce cinquième mandat était bel et bien mis en orbite, les chancelleries occidentales avaient informé leurs capitales respectives : les choses continueraient en l’état et la question de la succession de Bouteflika était renvoyée à plus tard.

 

L’Algérie a donc échappé à une énième humiliation doublée d’une dégradation plus marquée de ses institutions et de son économie. Mais il n’y a pas que cela. Qu’on le veuille ou non, il y a une conscience nationale qui a surgi ou ressurgi alors qu’on ne s’y attendait plus. On serait même tenté d’écrire que nous assistons à l’émergence d’une nouvelle conscience nationale. C’est elle qui a fait que la manœuvre, grossière, du pouvoir pour diviser les Algériens en interdisant l’emblème amazigh n’a pas réussi. Bien au contraire. Le pouvoir a finalement incité les manifestants non-berbérophones à dépasser leurs préventions et leurs réticences, à réfléchir à ce qu’est une identité plurielle. Bien entendu, il ne faut pas être naïf. Les démons du régionalisme existeront toujours. Cela demeure même une clé de compréhension quand il s’agit d’examiner les motivations de certains « légalistes » dans l’expression de leur soutien au chef d’état-major. Mais tout de même ! Il est bon d’entendre des jeunes algériens clamer qu’ils refusent les vieilles divisions d’antan notamment celles héritées de la période coloniale.

 

L’affaire du drapeau amazigh mais aussi l’arrestation du moudjahid Lakhdar Bouregaâ nous disent beaucoup sur l’incapacité du pouvoir algérien, désormais personnifié par le général Gaïd Salah, de penser la situation autrement que par de vieux procédés. Nous sommes au vingt-et-unième siècle ! Le monde change, les paradigmes se renouvellent. La jeunesse algérienne n’est pas isolée de ces courants de transformation comme en témoigne sa détermination à rester pacifique pendant les manifestations. Or, la réponse apportée aux revendications et aux critiques légitimes contre ce système qui a mené le pays dans le fossé n’est pas à la hauteur des enjeux. Certes, l’égyptien Sissi démontre que la matraque peut offrir un sursis à tout régime finissant mais à quel prix ? Ahmed Gaïd Salah tient-il autant que cela à devenir le Sissi algérien ?

 

Il n’y a pas de honte à ne pas avoir d’idées ou plutôt à ne pas avoir de bonnes idées. Encore faut-il en convenir et se tourner vers celles et ceux qui en ont. Depuis le 22 février, il y a floraison de textes, de propositions et d’initiatives. Pourquoi tout cela reste-t-il ignoré ? On nous parle de conférence nationale. Si c’est pour rassembler des cachiristes patentés désormais transformés en laudateurs du corned-beef, non merci. Autant économiser les frais de ce genre de « concertation » qui, par le passé, n’a jamais rien donné de bon.

 

Demain, ce sera le 5 juillet, jour de célébration du 57ième anniversaire de l’indépendance nationale. Les Algériennes et les Algériens vont vendredire de nouveau. Il serait terrible, et extrêmement grave, que ce jour de joie soit marqué par la répression, les arrestations et les entraves à manifester. A l’inverse, il serait heureux que les dizaines d’anonymes arrêtés et emprisonnés soient élargis de même que Lakhdar Bouregaâ, Louisa Hanoune sans oublier Hadj Kada Ghermoul qui est en prison pour avoir été l’un des premiers à dire non au cinquième mandat. Ces libérations constitueraient un geste fort. Elles donneraient du crédit aux déclarations du chef d’état-major qui assure qu’il n’a aucune ambition politique. Il s’agit donc pour lui de ne pas rater cette occasion.