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22/04/2018 16h:07 CET | Actualisé 22/04/2018 16h:07 CET

Le foot mais pas que…

Fadi Al-Assaad / Reuters

En matière de football, les Algériens sont ou ont été aux prises avec un événement qui ressemble beaucoup à une tragédie : c’est évidemment du fameux coup de boule de Zidane que l’on veut parler mais pas que, tant il est clair que si l’on s’en tient au fait pur et simple, personne, semble-t-il, n’en a jamais fourni d’explication valable et convaincante.

C’est bien la preuve que ce qui compte dans cette affaire, ce sont les commentaires qu’on peut en proposer et ceci presque à l’infini car chacun peut trouver telle ou telle circonstance qui lui rappelle une fois de plus ce qui s’est passé en ce fameux 9juillet2006, lors de la finale de la coupe du monde de football à Berlin, opposant la France à l’Italie.

Voilà bientôt douze ans qui se sont écoulés depuis les faits mais de toute manière il est apparu d’emblée qu’il fallait les mettre à distance pour échapper à la très forte pression des réactions immédiates, inévitablement sur chargées d’affectivité. Alors que tout permettait de croire que la France  serait gagnante, la faute de Zidane, qui  lui a valu une expulsion sur carton rouge à la 107e minute de la rencontre, fait qu’elle a perdu cette finale au profit de l’Italie.

On ne va pas continuer à s’interroger sur la teneur des propos du joueur italien Materazzi, de toute façon invérifiables. Il paraît beaucoup plus intéressant de penser qu’ils ont été pour Zidane un prétexte, celui dont on peut penser qu’inconsciemment au moins, il l’attendait.

Il y a beaucoup d’audace et sans doute même d’extravagance à se risquer dans de telles suppositions, (portant sur ce qui s’est passé dans la tête de Zidane, oui, c’est décidément de cette tête qu’il s’agit !). Le commun des mortels se sent pourtant justifié de les faire puisque des artistes l’y incitent et pas des moindres. Un très grand plasticien d’origine algérienne (né à Constantine en 1971) n’a pas hésité à s’emparer de ce moment décisif qu’a été le geste de Zidane pour en faire l’objet d’une monumentale sculpture en bronze.

Il s’agit d’Adel Abdessemed dont cette œuvre célèbre a été exposée dans un des lieux les plus fréquentés de Paris,  le parvis du Centre Pompidou à Beaubourg en 2012. Le groupe où l’on voit les deux footballeurs affrontés mesure 5 mètres de haut, c’est dire que les personnages y sont beaucoup plus que grandeur nature, ils sont surdimensionnés comme il convient pour des héros de légende, tels qu’ils sont évoqués dans la mythologie.

Le sens de l’agression ne laisse aucun doute, c’est Zidane qui fonce comme un taureau furieux tandis que Materazzi recule et que son corps à l’oblique se penche vers l’arrière. En revanche le sens comme signification  n’est nullement affiché, et reste donné à l’interprétation. On comprend forcément qu’il s’agit d’un moment décisif, sidérant et inoubliable—un geste qui n’avait rien d’aléatoire, mais qui était plutôt, à l’inverse, de l’ordre de ceux qu’on voit dans la tragédie.

Car ce qui frappe principalement est la résolution obstinée de Zidane, intensément mobilisé par son acte,  un acte “sans retour”, c’est l’idée qui vient à l’esprit à voir sa tête farouchement baissée vers la terre, comme celle d’un taureau ou d’un bélier.

Que dit Adel Abdessemed lui-même à propos de son œuvre ? :

J’ai reçu la violence du geste de Zidane, depuis l’écran, en plein visage. J’ai voulu montrer le côté sombre du héros, le goût du destin inéluctable et l’immédiateté retentissante d’un geste.

Ce qu’il a ressenti  en tant qu’artiste va donc très au-delà de la simple perception d’un événement, ici ce qui pourrait être un geste incontrôlé, d’où aucune signification profonde ne se dégagerait. Son projet, certes très ambitieux mais à la hauteur des circonstances, est de nous donner à voir le moment où un  homme est seul avec son destin.

En effet, à cette seconde précise, c’est bien son destin que Zidane a fait basculer, transformant sa figure glorieuse de vainqueur, déjà installée dans l’esprit du public, comme si “les jeux étaient faits”, en une figure beaucoup plus énigmatique et personnellement choisie. Il s’agissait pour lui de défaire et non de faire, parce que dans cette défaite était sa seule possibilité de créer la surprise et de manifester sa liberté. A mille lieues du hasard, Zidane a choisi ce dont il ne voulait pas ou ne voulait plus.

Ce qui ne pouvait évidemment se faire sans remords et sans un sentiment de culpabilité. D’où l’emploi du terme tragédie, ou moment tragique, pour désigner ce qu’Adel Abdessemed nous met sous les yeux.

La littérature non plus n’est pas restée muette face à l’événement et il vaut la peine de lire les commentaires qu’en fait l’écrivain Philippe Toussaint sans son livre La Mélancolie de Zidane (2006), évidemment plus intériorisé que la sculpture monumentale projetée sous tous les regards par l’artiste plasticien.

Les réflexions du romancier comportent une part autobiographique car il est lui-même sujet à ce qu’il appelle  la mélancolie, et c’est ce qui lui donne la possibilité ou en tout cas le désir de comprendre ce qu’il en a été pour Zidane.

On sait que pour le footballeur ce match était le dernier et devait couronner sa carrière, ce qui en d’autres termes signifie lui mettre fin. Et ce serait justement cette fin attendue qui provoque la révolte de Zidane, l’angoisse de ce qui va finir, dont parle Philippe Toussaint dans tous ses romans. En une douzaine de pages, il essaie d’entrer dans la tête de Zidane (encore elle !) avant que ne commence le célèbre match, et voici une phrase qui leur est empruntée :

“Et il éprouvait avec une intensité poignante le sentiment d’être là, simplement là, dans le stade olympique de Berlin, à ce moment précis du temps, le soir de la finale de la Coupe du monde de football”.

Intensité poignante, on se dit qu’en effet ce sont peut-être les mots justes, et de toute façon, il serait sans doute difficile d’en trouver qui soient à la hauteur de ce moment. Si l’on suit cette piste elle nous conduit vers l’interprétation du “coup de boule” comme un mouvement de révolte radicale, ce qui nous amènerait à mettre Zinedine Zidane au nombre de ceux dont parle Albert Camus dans son essai L’homme révolté (1951). Zidane par son geste aurait  choisi d’être un homme, au sens le plus humaniste du mot, plutôt qu’une idole sportive.

 

 

Né à Constantine en 1971, Adel Abdessemed a commencé sa production artistique en Algérie à Batna (1986-1990) et intégré l’École des Beaux-Arts d’Alger en 1990. Il l’a quittée en 1994 à la suite de l’assassinat, la même année, du directeur Ahmed Asselah et de son fils tués dans l’enceinte de l’établissement. Adel reprend sa course de l’art aux Beaux-Arts de Lyon (1994-1998), à la Cité internationale des arts de Paris (1999-2000), obtient une bourse pour P.S.1, le module contemporain du prestigieux MoMA à New York ( 2000-2001). Il travaille à Berlin, cité chérie des artistes (2002-2004) où il exposera le gigantesque squelette humain en lévitation de Habibi, puis alterne Paris et New York en artiste à la cote internationale.