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01/11/2019 19h:46 CET | Actualisé 01/11/2019 21h:49 CET

Écrire au féminin: Conversation avec Hanen Allouch (Partie 2)

Écrire au féminin c’est écrire la différence et la différance...

Popartic via Getty Images

Haytham JARBOUI - Depuis quelque temps, j’envisage d’interviewer Hanen Allouch jusqu’à ce que l’occasion survienne, et je pense que c’est le moment adéquat, puisque s’inscrivant dans un contexte assez particulier. Au départ, j’ai pensé concevoir un entretien dont les questions sont préparées d’avance, et auxquelles mon interlocutrice répondra d’une manière différée. Mais cela risquerait d’ôter à l’échange sa spontanéité. Finalement, nous nous sommes mis d’accord sur le format de la causerie qui s’est développée surtout suite à la publication de mon dernier article. Cet échange a le mérite de donner la parole à une femme au parcours atypique. Hanen, tu as fait un parcours plus qu’exceptionnel qui mérite d’être mentionné. En fait, tu as un doctorat en littérature française de l’Université de la Manouba et un doctorat en littérature comparée de l’Université de Montréal, un master en littérature française de l’Université de Sfax et un master en ingénierie culturelle de l’Université Bordeaux-Montaigne. Tu avais enseigné en Tunisie et tu enseignes actuellement au Canada. Tu as publié quelques trentaines d’articles au Québec, en France, en Tunisie, en Roumanie et en Espagne. Tu t’intéresses aux littératures francophones et arabophones comparées, au cinéma italien, à la philosophie de l’éducation et à la culture populaire. Dans le cadre de la série « Écrire au féminin », j’en profite pour mener cette conversation autour de la thématique du féminin par rapport à ton parcours et à ton expérience intellectuelle. Tu m’as félicité pour le premier article de la série et cela m’a fait réellement plaisir. Toutefois, tu as émis quelques réserves sur le concept d’« écriture féminine », et tu n’es pas d’ailleurs la seule à montrer les limites d’un tel concept. Pourrais-tu exposer ton point de vue?

 

Hanen ALLOUCH- Je te remercie Haytham pour l’idée de cette conversation qui nous permettra de nous entretenir à propos de ce que tu appelles « Écrire au féminin ». Effectivement, j’ai lu le premier texte de cette série et j’en sors avec un sentiment mitigé. D’abord, en tant que jeune chercheuse, je me suis toujours posé la question de savoir si j’écrivais moi-même au féminin et ce que ma prise de parole impliquait en tant que femme. « Trouble dans le genre », dirait Butler, mais nous savons tous à quel point nous sommes submergés par le modèle antiféministe qui domine nos systèmes de référence, depuis nos programmes scolaires jusqu’aux médias. Les textes choisis dans les manuels scolaires tunisiens sont majoritairement signés par des plumes masculines, sans compter le fait que la littérature tunisienne francophone occupe une place infime dans cette sélection de textes français, restés en parfait décalage avec la scène culturelle tunisienne postrévolutionnaire. Dans les manuels de français, en plus des classiques français, je souhaite lire la littérature francophone d’Afrique subsaharienne, des Caraïbes, du Québec, de la Suisse et de Belgique. Je rêve de voyager en lisant en français, tout en étant à l’école tunisienne, car c’est cela la francophonie. Je pense qu’il est aussi impératif de trouver dans les manuels tunisiens des textes d’écrivains tunisiens francophones comme Albert Memmi, Colette Fellous, Tahar Bekri, Wafa Ghorbel, Ali Abbassi, Hélé Béji, Ali Bécheur, Sophie Bessis, Abdelwahab Meddeb et autres, dans un esprit de parité qui donnerait un espace de parole autant aux femmes qu’aux hommes tunisiens. Nous avons appris à lire sagement plus d’écrivains que d’écrivaines, à construire nos rêves d’enfance autour d’héros intelligents et de belles héroïnes, avec tout ce qu’implique une telle distribution des rôles, dans les dessins animés, dans les contes de fées et dans la vie. Enfants, de nos poupées jusqu’à nos vêtements, nos corps ont toujours été sous le joug d’une société paternaliste et bienveillante avec tout un héritage culturel qui pèse plus sur les fillettes que sur les petits garçons. Que de faux combats menés dans une vie au féminin pour négocier une jupe, un foulard ou un décolleté. Si le corps des femmes préoccupait moins, de la chevelure à l’utérus, elles auraient certainement beaucoup plus de temps pour s’épanouir intellectuellement et pour créer et enrichir la scène culturelle tunisienne de leurs apports. Imaginez si Rousseau avait à négocier sa tenue vestimentaire tout au long de sa vie, il n’aurait sans doute pas eu le temps d’écrire L’Émile ou De l’éducation, même si Sophie, le personnage féminin destiné à devenir l’épouse d’Émile et la mère de ses enfants n’a rien à envier aux femmes soumises. Cela dit, une écriture féminine est-elle forcément féministe ? Une écriture féministe n’est-elle pas aussi une écriture masculine ? Je pense à Ali Bécheur et à l’hommage qu’il rend aux femmes dans des romans Le Paradis des femmes ou Chems Palace, aussi à Taher Hadded, à l’ensemble de ses travaux et à son traité pour l’émancipation de la femme tunisienne, Notre femme, la législation islamique et la société qui a révolutionné le féminisme tunisien et qui a contribué à l’émancipation des femmes tunisiennes enviés par la plupart des femmes arabes en matière de droits. Est femme toute personne et tout personnage s’identifiant en tant que tel et je crois que nous devons sortir de la binarité pour mieux envisager la dichotomie du féminin et du féminisme. Essayons un tant soit peu de déconstruire les catégories de départ avant d’aller de l’avant dans cette conversation. Écrire au féminin signifie, selon moi, une identification et une empathie qui traversent l’acte créateur et qui le haussent à la hauteur d’un geste militant, indépendamment du sexe biologique ou social de celui qui écrit.

H.J. - Tu as tout à fait raison au sujet de ce système d’opposition qui fait que notre vision obéit à un ordre manichéen. J’admets que le premier texte de cette série contient quelques fluctuations conceptuelles, et je pense que cet échange permettra d’éclaircir quelques idées développées dans mon texte. Il y a six ans, j’avais découvert la pensée de Jacques Derrida. J’avais commencé d’abord par lire L’Écriture et la différence et, ensuite, un autre texte qui est à l’origine une conférence. Ce texte définit ce qu’est le concept de différance et donne une idée plus précise sur sa théorie de la déconstruction. Je crois que lire des textes littéraires produits par des femmes (discours des femmes) ou d’autres qui sont produits par des hommes – défendant ou pas la cause des femmes – à la lumière de la théorie de la déconstruction serait très intéressant. Tu n’as pas tort de mentionner l’idée de la suprématie d’un discours qui promeut des valeurs antiféministes, machistes et, surtout, un modèle patriarcal ancré dans notre société tunisienne, et dans tout le monde arabo-musulman. Ce discours qui n’est pas seulement proliféré par la « vulgate médiatique » mais aussi par la société (la famille) et, le plus souvent, par l’institution façonne l’imaginaire de l’individu. Il se trouve qu’il soit même intériorisé de manière à créer des individus qui sont, le moins que l’on puisse dire, ambivalents et incohérents. J’ai parlé dans l’article précédent, tout en citant Pierre Bourdieu, d’écriture androcentrique ; je mentionnerai aussi la parole androcentrique qui semble dominer. Nous sommes toujours dans/face à/ soumis à des rapports de force, exprimés essentiellement par le discours. Je crois que Michel Foucault a bien parlé de cela (les lieux du pouvoir) dans Surveiller et Punir. Il y a deux jours, j’ai entamé la lecture de L’ordre du discours et j’étais saisi par cette phrase : « Dans une société comme la nôtre, on connaît, bien sûr, les procédures d’exclusion. La plus évidente, la plus familière aussi, c’est l’interdit». Cet interdit est permanent, et les femmes en souffrent le plus et encaissent plus que d’autres les conséquences de cette prohibition d’ordre social (encore une fois institutionnel). J’aimerais vous poser une question qui va dans ce même ordre d’idées. Serait-il toujours possible d’échapper à cette condition et par quel(s) moyen (s) ?

H.A. - L’économie temporelle de l’avenir et ce jeu de mots cher à Derrida qui met en branle les divers rapports entre le différent et le différé nous offrent une autre appareil théorique pour reconsidérer ce que tu appelles « Écrire au féminin ». Écrit-on « différent » et/ou « différé » quand on écrit au féminin ? Je pense également à Mal d’archive de Derrida et plus particulièrement à l’anecdote de la bible offerte par le père de Freud à son fils, ornée d’une nouvelle couverture ; le contenu est certainement le même mais la nouvelle couverture présente le texte fondateur sous un nouveau jour. L’éclat de rire de la femme courtisée avec insistance dans une langue qui lui est tout à fait étrangère pourrait constituer une réponse partielle à la question de cette « fatalité » de la condition féminine. Écrire au féminin c’est écrire la différence et la différance, avec un « a », parce que c’est à la fois la prise de position par rapport à un état des choses à changer et une façon de se projeter dans l’avenir et d’écrire la promesse d’un texte en dialogue avec l’état d’un monde « à venir ».

La femme ne cesse d’être la cible d’une répression qui assujettit son corps et qui réduit son être à sa physionomie. Pour mieux passer dans l’espace public, devrait-elle se voiler ou bien se dévoiler, ici ou ailleurs ? Le débat actuel semble ne pas être le même, d’une rive à l’autre de la Méditerranée et de l’Atlantique, et pourtant c’est toujours cette femme-épouvantail qui joue le premier rôle dans les médias. Partout dans le monde, sa nudité, son voile, son extravagance, sa pudeur, ses tatouages, ses cheveux, son anorexie, son obésité, sa cellulite et ses poils disgracieux préoccupent plus que les problèmes de chômage, de santé publique et d’infrastructure routière. Dans la stigmatisation, se perdent du même coup la liberté individuelle et les luttes des sociétés pour la dignité humaine et pour l’avenir d’une planète en souffrance. Face aux discours réducteurs, je ne vois qu’une issue : lire au féminin et oser l’odyssée d’un récit d’une humanité non-chosifiée qui déconstruit les catégories et qui échappe aux tentatives de figer des sujets dominés.

Pour revenir à la question que tu as évoquée à propos du pouvoir et de la référence aux travaux de Foucault, je me rends à l’évidence qu’il s’agit bel et bien d’une réflexion qui remonte à L’Histoire de la sexualité, et plus précisément au troisième tome, La Volonté du savoir, où le penseur avait pointé du doigt le statut du corps biologique dans les sociétés de contrôle. Nous savons que la question de la sexualité est primordiale dans ce débat de société mené par certaines intellectuelles maghrébines. Par exemple, Sexe et mensonges : la vie sexuelle au Maroc de Leila Slimani brise certains tabous de nos sociétés maghrébines conservatrices. Il y a toujours ces idées monstrueuses selon lesquelles la personne violée aurait suscité le viol ou encore l’idée que les minorités sexuelles ont choisi leur orientation. Les droits des femmes sont indissociables des droits des minorités sexuelles. Leur combat est le même. Pensez-vous qu’il existe une personne qui souhaite être violentée pour son identité sexuelle en « choisissant » de faire partie du clan des opprimés dans une société patriarcale des plus conservatrices ? Rappelons-le, puisque que c’est encore nécessaire. Il est impératif de lire des études scientifiques récentes et moins récentes pour démentir tous ces préjugés qui sont facteurs d’oppression et de ségrégation. Il y a quelques mois, la Tunisie s’est réveillée sur l’horreur d’un procès de pédophilie où des garçons mineurs pensionnaires des écoles coraniques sont violés par leurs « enseignants ». Ce fait divers devrait favoriser une prise de conscience générale. Sans doute, il est temps d’introduire l’éducation sexuelle dans les programmes scolaires tunisiens pour former des adultes équilibrés qui comprennent leurs corps et qui les assument.

H.J. – Nous avons abordé les questions les plus épineuses en abordant in medias res la question de la répression de la parole, les problèmes des catégories et les grandes théories. Ton parcours aussi riche que varié avait-t-il marqué ton écriture et, pour reprendre l’idée du départ, écris-tu au féminin, puisque tu as réfléchi dans le cadre de ta thèse canadienne sur la question à la théorie du genre ?

H.A. - Dans ma thèse de littérature comparée soutenue à l’Université de Montréal il y a quelques mois, j’avais travaillé sur les problèmes du biopouvoir dans les fictions littéraires et filmiques du monde éducatif. Pour la question du biopouvoir que j’envisage comme un pouvoir, répressif ou émancipateur exercé sur la vie, je me base sur les travaux de Foucault sur les systèmes disciplinaires, et en biopolitique, je me réfère également aux philosophes italiens, comme Georgio Agamben et Roberto Esposito dont les travaux sont d’une extrême actualité. C’est donc moins une thèse en études du genre (Gender studies) qu’en biopolitique, mais certains aspects de la question féministe sont incontournables. Par exemple, en étudiant la représentation des figures féminines dans les fictions sur le monde éducatif, j’ai constaté qu’elles sont problématiques par divers aspects : elles sont soit hypersexualisées soit asexualisées. J’avais étudié un corpus varié, francophone, arabophone, italophone et anglophone et j’avais remarqué que quelles que soient les aires culturelles auxquelles nous nous intéressons, les fictions de l’éducation semblent toujours axées sur des figures masculines. Les femmes sont sous-représentées dans les récits littéraires et filmiques sur le monde éducatif, ce qui cultive l’illusion d’une minorité féminine. En fait, quand elles sont présentes, les figures féminines sont souvent associées à un rôle maternel à jouer auprès des élèves, ou à une relation amoureuse qu’elles subissent en tant que personnage fantasmé. Les choix esthétiques de cadrage, de plans et de traveling renforcent le paradoxe des figures féminines cadrées en plans-bustes, telles des saintes asexuées, ou en corps chosifié subissant une caméra qui pose un regard fétichiste. Je me réfère pour ces analyses à un corpus d’extrême contemporain dont l’adaptation du classique de littérature de jeunesse italienne Cuore d’Edmondo De Amici par Maurizio Zaccaro, le film étasunien Bad Teacher de Jake Kasdan ou encore le film égyptien إغتیال مدرسة / Meurtre d’une enseignante d’Ashraf Fahmy. Dans un partage binaire des rôles, en masculin et en féminin, les femmes enseignantes semblent contraintes à choisir entre une féminité́ sur-jouée et une maternité́ de substitution : soit elles justifient le masculin par leur correspondance à un idéal préétabli et passif, soit elles sont mutilées de leur sexualité́ pour rejoindre la sacralité́ asexuée des mères idéales.

Pour établir le lien entre certains discours médiatiques tunisiens et cette dichotomie de l’hypersexualisation et de la maternité, je pense à deux images de femmes tunisiennes présentées comme étant opposées en symbolisation. Il s’agit de deux photographies relayées sur les réseaux sociaux et opposant des femmes défavorisées, mères de famille asexualisées, à des femmes intellectuelles hypersexualisées : d’une part, les ouvrières agricoles ou industrielles se mettant en péril pour gagner leur vie à la sueur de leur front, et d’autre part, les intellectuelles qui défendent l’émancipation des femmes. C’est une opposition dangereuse dans la mesure où les droits des femmes sont indissociables et qu’elles n’ont pas à choisir entre la dignité et la féminité, entre le respect et la beauté, entre l’équité sociale et l’émancipation intellectuelle, entre être et avoir, les unes et les autres mènent un combat légitime en matière d’égalité.

H.J. – J’ai relu il y a quelques jours un extrait d’un essai d’Eugène Ionesco, intitulé Antidotes qui est un recueil d’articles. Dans l’un des articles, Ionesco a parlé de « la minorité solitaire » qui est contre la doxa. Tu connais bien le texte. Te reconnais-tu dans cette « minorité solitaire » dont parle l’auteur de Rhinocéros?

H.A - Je suis minoritaire sans être solitaire. Ne sommes-nous pas tous minoritaires ? J’envisage ainsi mon appartenance au monde, à échelle cosmopolite, avec des réserves, car certains passeports ne permettent qu’une citoyenneté de seconde zone sur une planète où se multiplient les destructions environnementales et les frontières. Je suis minoritaire, comme nous tous, à vivre autant de mondes que d’idées individuelles de ce même monde que nous habitons un tant bien que mal et où nous rencontrons autant de rêves que de rêveurs. Deleuze l’a bien exprimé, Elias Khoury aussi. Tout le reste est littérature, probablement à la Verlaine, où à la manière de l’écriture apocalyptique. La littérature est devenue un après-coup, une parole incapable d’égaler l’horreur vécue dans les camps de réfugiés et sous les bombes. Que peut la littérature pour les enfants au Yémen ? Que peut-elle contre les excisions ? Je ne procède pas par autoflagellation. Je suis indignée. Il faut aller au-delà des définitions caduques pour envisager la portée de l’écriture au féminin avant même de tenter de la définir en la limitant à un groupe de locuteurs qui partagent le même sexe biologique. Par exemple, il est plus urgent de répondre à la question sur pourquoi faut-il écrire dans l’urgence de dire le féminin, au lieu de nous arrêter aux définitions non-inclusives d’une écriture prétendument féministe. Les hommes et les femmes tunisiens vivent une prise de conscience collective et j’encourage en ceci l’initiative des jeunes qui sont descendus dans nos rues. Ils méritent sans doute d’être mieux encadrés dans la volonté de changement qu’ils manifestent. Sans doute, il faudrait tisser des liens nouveaux avec une jeunesse précarisée sous la dictature afin de comprendre ses préoccupations actuelles et un tant soit peu ses rêves et ses révoltes. Il faut les écouter pour comprendre aussi les raisons de la radicalisation et ce n’est pas en excluant des acteurs sociaux qu’on y arrivera. Les femmes tunisiennes, héritières de La Reine Didon, de La Kahina, de Jezia El Hilalia, d’Aziza Othmana et de Bchira Ben Mrad ont sans doute leur mot à dire dans ce changement social que je souhaite plus inclusif. J’espère que mes réponses ont apporté de nouvelles questions à ce débat. Je te remercie Haytham Jarboui pour l’invitation et pour le plaisir de cette conversation inscrite sous le signe du féminin.

 

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