MAROC
30/08/2019 14h:32 CET | Actualisé 30/08/2019 14h:32 CET

Le drame de Taroudant aurait-il pu être évité?

La mort de 7 personnes suite aux inondations à Taroudant mercredi pose la question de la négligence politique dans ce drame.

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Taroudant inondations

INONDATIONS - Mercredi 28 août, la région de Taroudant a été touchée par de terribles inondations. Un sinistre qui a coûté la vie à 7 personnes, emportées par les eaux alors qu’elles assistaient à un match de football au douar Tizirt, construit sur le lit asséché d’un oued. Comment un tel drame a-t-il pu se produire? Comment éviter que le scénario se répète? Que dit cet événement de la politique sportive et rurale du Maroc?

Une mauvaise gestion politique

“Dans le monde rural, il y a une anarchie flagrante”, estime Moncef El Yazghi, spécialiste des politiques publiques et des lois du sport, interrogé par le HuffPost Maroc. “Pour avoir un terrain, il n’y a pas besoin d’autorisation: comme il y a des terres non-exploitées à profusion, on peut en disposer librement, que ce soit pour construire un terrain de foot ou une mosquée, par exemple”.

Pourtant, en construire un sur le bord d’un oued, même sec, présente des risques non négligeables. L’article 117 de la loi 36-15 relative à l’eau est d’ailleurs claire à ce sujet: “il est interdit d’établir, sans autorisation, dans les terrains submersibles, des digues, constructions et autres aménagements susceptibles de gêner l’écoulement des eaux d’inondation, sauf pour la protection des habitations et propriétés privées attenantes.”

Une telle installation n’a rien de réglementaire, ça ne tient absolument pas compte des aléas climatiques.

L’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), de son côté, a elle aussi déploré la négligence des autorités. “Une telle installation n’a rien de réglementaire, ça ne tient absolument pas compte des aléas climatiques”, nous explique Kabda Elhachimi, membre de l’AMDH et président de la section régionale Souss-Massa, annonçant par ailleurs que l’AMDH était prête à soutenir les familles des victimes et des sinistrés.

Pour Moncef El Yazghi, ce drame est révélateur de l’absence d’une réelle politique sportive, ainsi qu’une gestion du sport “trop changeante pour être efficace”, variant au gré des gouvernements et des différents ministres des sports. Une procédure sera entamée au cours d’un mandat, une autre le sera encore au mandat prochain, et ce au mépris du travail déjà entrepris auparavant. Sans qu’une seule mesure précise ne soit mise en place. “C’est une gestion qui a des répercussions partout dans le pays. En ville, nous manquons de structures permettant d’encadrer la pratique du sport: nous n’en dénombrons qu’une pour 30.000 habitants. Dans le monde rural, c’est encore pire. L’initiative nationale de développement humain (INDH, lancée par Mohammed VI en 2005, ndlr), aide au développement de structures sportives locales, mais cela reste encore insuffisant à ce jour”, estime-t-il.

TAROUDANT PRESSE
Le ministre du Tourisme, du Transport aérien, de l'Artisanat et de l'Economie Sociale et Solidaire Mohammed Sajid, lors des inondations à Taroudant, août 2018.

D’après M. El Yazgi, le terrain a été construit via un partenariat entre une association sportive et les services locaux, sans que ces derniers n’aient pris le temps de faire appel à un architecte et d’étudier le terrain et les risques éventuels. “C’est juste un bricolage pour permettre aux gens de jouer. Ce drame doit mettre les autorités locales face à leur responsabilité. Leur faute est double: avoir laissé construire un terrain pareil, et ne pas avoir tenu compte de l’alerte météo émise plus tôt dans la matinée.”

Un phénomène météorologique difficile à prévoir

De son côté, la Direction de la météorologie nationale (DMN) l’assure, l’alerte a été donnée le matin même, aux alentours de 11h. “Le bulletin a été établi, avant d’être envoyé aux partenaires locaux de la DMN à Taroudant. Actuellement, nous n’avons pas plus d’informations sur comment l’alerte a circulé en interne”, nous explique Abed Housaini, responsable communication de la DMN. “La région est encore aujourd’hui instable, il faut éviter d’y circuler autant que possible jusqu’à samedi, le temps que l’instabilité se résorbe”, ajoute-t-il.

“C’est un cas malheureusement classique dans les montagnes marocaines, et qui reste toujours très difficile à prévoir”, explique pour sa part Mohamed El Mehdi Saidi, professeur de climatologie à l’université Cadi Ayyad de Marrakech. “C’est arrivé à Taroudant, mais plus largement c’est toute la région du Haut Atlas qui est une région à risque.”

Pourquoi? Parce que l’Atlas surplombe de grandes plaines arides, où l’air est très chaud. Cet air va remonter jusqu’au sommet des reliefs, et va se refroidir autour de 4.000 mètres d’altitude. Cet effet, qu’on appelle onde orographique, crée des averses très localisées, aux conséquences désastreuses puisqu’elles apparaissent en amont des cours d’eau, dans des zones très difficiles à surveiller pour les observatoires. Le drame de Taroudant rappelle deux événements, survenus dans les mêmes conditions météorologiques, respectivement en 1995 à l’Ourika et en 2008 à côté de Marrakech, où des coulées de boues ont dévasté des habitations.

Pour mieux prévoir ce genre d’événements, il faut se donner les moyens d’affiner les prévisions.

“Pour mieux prévoir ce genre d’événements, il faut se donner les moyens d’affiner les prévisions”, préconise M. El Mehdi Saidi. ”À l’heure actuelle, elles ne sont données qu’à l’échelle d’une province, il faut absolument les donner à l’échelle d’une commune, ou mieux, d’un cours d’eau. En se dotant de radars et d’un meilleur système satellitaire, on pourrait repérer des phénomènes à risque et alerter entre 24 et 48 heures à l’avance.”

D’après lui, il est primordial de sensibiliser les habitants aux dangers des crues. “S’ils avaient été mieux informés sur les risques que représente un tel comportement, le drame aurait potentiellement pu être évité”, estime encore le professeur, pour qui ce drame est un symptôme tragique du réchauffement climatique. “Les pluies se font moins nombreuses, mais sont plus fortes que par le passé. Elles sont plus irrégulières, plus localisées. Sur l’ensemble du pays, le temps devient de plus en plus fréquemment orageux, et dans certaines régions, il peut tomber au total 100 litres d’eau au mètre carré en quelques heures seulement, alors qu’il y a encore quelques années, c’est un chiffre qu’on atteignait après des mois de précipitations.”